Mon père reprit :
— Nul plus promptement que moi ne combattra pour ce qui est sage et juste. Ce n’est pas le cas actuellement. Nous ne pouvons pas nous offrir le luxe d’une inutile bataille. Nous n’avons pas pour nous une seule chance. Notre devoir est de songer, camarades, à ne pas exposer à un péril inutile nos femmes et nos enfants. Nous devons demeurer calmes à tout prix et supporter sans rien dire toutes les vilenies accumulées contre nous.
— Mais qu’allons-nous devenir, en ce cas, avec le désert qui est proche ? cria une femme qui donnait le sein à un bébé.
— Il y a plusieurs autres colonies de blancs avant le désert, répondit mon père. Fillmore est à soixante milles vers le sud. Puis vient Corn Cruk et encore, à quarante milles au delà, Beaver. Puis, enfin, Parowan. Alors vingt milles seulement nous sépareront de Cedar City. Plus nous nous éloignerons du Lac Salé, et plus nous aurons chance qu’on nous vende des vivres.
La femme insista.
— Et si l’on refuse partout !
— Alors nous serons quittes des Mormons. Cedar City est leur dernier établissement. Nous n’avons qu’une seule chose à faire, poursuivre notre route et remercier notre bonne étoile quand nous ne les verrons plus. A deux jours d’ici se trouvent de bons pâturages et de l’eau. Cette région s’appelle les Prairies-des-Montagnes. C’est un territoire qui n’appartient à personne, où personne ne vit. C’est là que nous devons nous diriger tout d’abord. Là nous ferons se reposer et se rassasier nos animaux, avant d’attaquer le désert. Peut-être trouverons-nous quelque gibier à tirer. Au pis aller, nous cheminerons ensuite, comme nous l’avons fait jusqu’ici, aussi longtemps qu’il nous sera possible. Puis, s’il le faut, nous abandonnerons nos chariots et, après avoir empaqueté sur nos bêtes tout ce qu’ils contiennent, nous effectuerons à pied les dernières étapes. Nous pourrons, en cours de route, si c’est nécessaire, manger nos animaux. Mieux vaut encore arriver en Californie sans une guenille sur nos dos que de laisser ici notre carcasse. Et c’est le sort qui nous attend si nous déchaînons une querelle.
Mon père réitéra, à plusieurs reprises, ses exhortations à éviter toute violence en paroles et en actes, et le meeting improvisé se disloqua.
Cette nuit-là, je fus plus long que de coutume à m’endormir. Ma rage contre le Mormon avait à ce point excité mon cerveau que celui-ci me tintait encore lorsque après une dernière ronde mon père rampa à son tour dans le chariot.
Mes parents me croyaient endormi. Il n’en était rien et j’entendis ma mère qui demandait à mon père s’il croyait que les Mormons nous permettraient de quitter en paix leur territoire. Il lui répondit, tout en tirant ses bottes, qu’il avait pleine confiance et que certainement les Mormons nous laisseraient passer en paix si personne de la caravane ne leur cherchait noise.