Un mot encore avant de reprendre mon récit. Dans tous mes voyages à travers mes vies antérieures, je n’ai jamais pu en diriger aucun vers un but déterminé. Ces reviviscences se sont toujours produites hors de l’influence précise de ma volonté. Une vingtaine de fois, j’ai réincarné le petit Jesse. Il m’est arrivé, après coup, de reprendre son existence, alors qu’il était tout enfant dans l’Arkansas.
Pour plus de clarté, en ce cas comme pour les autres, j’ai réuni en faisceau toutes les phases de ces successives résurrections du passé.
Longtemps avant l’aurore, le camp de Nephi fut en grand remue-ménage. Le bétail avait été sorti de l’enceinte, pour être conduit à boire et à paître. Les hommes déchaînaient les roues et tiraient les chariots pour les dégager les uns des autres, afin que les bœufs de trait y fussent ensuite commodément attelés.
Les femmes cuisaient quarante déjeuners, sur quarante feux. Les enfants, dans le froid de l’aube, se groupaient autour de la flamme, en faisant place, ici et là, aux hommes de la dernière relève de la garde de nuit, qui attendaient le café, les yeux lourds de sommeil.
Les préparatifs du départ sont longs, pour une caravane aussi importante que l’était la nôtre. Aussi le soleil était-il levé depuis une heure déjà, et sa chaleur commençait-elle à devenir intense, lorsque nous roulâmes hors de Nephi et poursuivîmes notre chemin à travers le Désert sablonneux et pierreux.
Pas un habitant du lieu ne nous regarda partir. Ils préférèrent tous demeurer enfermés chez eux. En sorte que notre départ en parut aussi sinistre que l’avait été notre arrivée, au déclin du jour précédent.
A nouveau se succédèrent les heures interminables, sous le soleil de plomb et la poussière qui nous mordait les yeux, sur cette terre maudite aux rares broussailles de sauge. Nous ne rencontrâmes, de toute la journée, aucune habitation humaine, ni bétail, ni trace de culture, ni signe quelconque de vie. A la nuit tombante, nous fîmes halte comme la veille et formâmes notre cercle de chariots près d’un ruisseau tari, où nous recommençâmes à creuser dans le sable de nombreux trous, qui lentement s’emplirent du suintement de l’eau.
Plusieurs fois se renouvelèrent de semblables étapes, suivies de pareilles haltes, où toujours les chariots enchaînés formaient le cercle pour la nuit. Ce voyage paraissait à mon esprit d’enfant fastidieux au delà de tout. Et toujours se poursuivait et se marquait davantage cette même impression, que le sort nous poussait, implacable et fatidique, suspendant sur nos têtes ses périls inconnus.
Nous couvrions en moyenne quinze milles par jour. Je le savais parce que mon père avait dit qu’il y avait soixante milles jusqu’à Fillmore, la colonie prochaine de Mormons. Ce qui se traduisait par quatre jours de voyage.
A Fillmore les habitants nous furent hostiles, comme ils l’avaient été partout depuis le Lac Salé. Ils se moquaient de nous, tandis que nous tentions de parlementer pour acheter des vivres. Ils nous insultaient copieusement, en nous traitant de « Missouriens ».