Jed se tenait debout, près de moi, et m’attendait.

— Tu l’as fait exprès ! ricana-t-il, tandis que je me remettais sur mes pieds.

Je saisis aussitôt sa pensée. Il croyait que je m’étais volontairement laissé choir, afin de renverser mon eau et d’avoir la gloire d’en retourner chercher d’autre.

Cette rivalité de bravoure devenait entre nous une sérieuse affaire. Si sérieuse que je ne voulus pas lui donner un démenti et que je refoulai, en courant, vers la source. Et Jed Durham au mépris des balles qui soulevaient la poussière autour de lui, resta debout, à découvert, tout droit à la même place, en m’attendant.

Nous regagnâmes, l’un près de l’autre, les chariots, mettant dans notre témérité même notre point d’honneur d’enfants. Mais, quand nous arrivâmes au but, j’avais seul mes deux seaux pleins. Une balle avait crevé, près de sa base, un des seaux de Jed.

Ma mère s’en prit à moi, de nos bravades communes, et j’essuyai un sermon bien senti. Mais je ne reçus aucune gifle. Elle avait certainement compris que mon père, qui, durant ce sermon, clignait de l’œil vers moi, derrière elle, ne tolérerait pas qu’elle me frappât. C’était la première fois de ma vie qu’entre mon père et moi se traduisait ainsi une communauté de sentiments intimes.

Lorsque nous repartîmes dans la grande fosse, Jed et moi fûmes consacrés héros. Les femmes, des larmes dans les yeux, nous accablaient de bénédictions et se jetaient sur nous, en nous couvrant de baisers.

Je prisais peu, tout en me sentant flatté dans mon orgueil, l’exubérance de ces démonstrations. Mais, quand Jérémie Hopkins, qui avait son moignon de bras entouré d’un bandage, eut déclaré que Jed et moi nous étions de la bonne étoffe dont on fait les hommes, alors mon cœur se gonfla.

Je fus, tout le reste du jour, assez incommodé par l’inflammation de mon œil droit, causée par le sable qu’avait fait rejaillir la balle. Ma mère l’examina et déclara qu’il était tout injecté de sang. Quant à moi, que je le tinsse ouvert ou fermé, je souffrais autant. En sorte que tantôt je l’ouvrais, et tantôt le fermais.

La situation s’était un peu détendue, dans la grande fosse. Chacun avait pu boire. Et, quoique se posât le problème de savoir comment nous pourrions recommencer à nous procurer de l’eau, on se reprenait à espérer. Le point noir était nos munitions. Une révision, faite par mon père dans tous les chariots, aboutit à un total de cinq livres de poudre. Il n’y en avait guère plus dans les poires à poudre des hommes.