Tel n’était pas l’avis de Bismarck qui, à Varzin, avait recommandé à Hohenlohe de faire bonne figure à Gambetta et de ne pas aller s’imaginer, comme quelques naïfs de Berlin, que le nom du tribun était synonyme de revanche. Aussi, lorsque fut formé le « grand ministère » et que M. de Saint-Vallier (le successeur à Berlin du vicomte de Gontaut-Biron) vint, un peu inquiet, demander à Hohenlohe ce qu’en pensait le chancelier, l’ambassadeur d’Allemagne lui répondit que « le gouvernement allemand continuerait les bonnes relations existantes avec le ministère Gambetta, qui apparaissait comme une inéluctable nécessité pour la France ». M. de Saint-Vallier, qui ne semblait pas rassuré sur les intentions de Bismarck à l’égard de Gambetta, paraît avoir été moins clairvoyant que son prédécesseur qui avait si bien lu dans le jeu du chancelier et si bien su entraver sa politique. Cette naïveté fut d’ailleurs une bonne note pour M. de Saint-Vallier et servit à accroître encore la faveur dont il jouissait à Berlin. Aussi quand, peu de temps après, il donna sa démission, Bismarck essaya-t-il de le garder. Et certes la nouvelle couche des hommes d’État français n’était pas redoutable pour l’Allemagne. Elle se distinguait surtout par son ignorance des points faibles de l’adversaire. Le 4 décembre 1881, Hohenlohe rapporte cet entretien qu’il a eu avec Gambetta après un dîner officiel au quai d’Orsay, où on lui a présenté le nouveau ministre de l’intérieur, « un jeune homme de bonne mine et d’agréable conversation » qui n’était autre que Waldeck-Rousseau. « Gambetta, écrit l’ambassadeur d’Allemagne, me dit qu’il ne comprenait pas l’opposition que l’on faisait à Bismarck dans sa politique financière, qui doit pourtant consolider l’unité de l’empire. Je lui dis que l’opposition, celle des progressistes comme celle du Centre, était composée d’ennemis de l’unité, de fédéralistes. Cela était nouveau pour lui. » Hohenlohe pouvait d’ailleurs sans danger enseigner son métier au nouveau ministre des affaires étrangères. Moins par incapacité que par situation, celui-ci n’était pas en état de tirer parti des notions nouvelles qu’il recevait sur les difficultés qu’avait rencontrées Bismarck, au cœur même de l’Allemagne, dans son œuvre unitaire.
D’ailleurs l’opinion de Bismarck à ce moment était faite. Sa sécurité en face de la France républicaine était absolue. Il l’avait affirmé six semaines plus tôt devant Hohenlohe en cinq phrases d’une concision frappante et qui, on va le voir, sont encore d’actualité :
Le chancelier m’exposa, comme il l’avait déjà fait en plusieurs circonstances, que nous devions souhaiter que la France réussît en Afrique. Nous devions nous réjouir que la France trouvât satisfaction ailleurs que sur le Rhin. Nos relations avec la France pourraient rester pacifiques et même amicales : tant que la France n’aurait pas d’alliés, elle ne serait pas dangereuse. Et si ces alliés étaient les Anglais, nous la battrions quand même.
Sur ces instructions et ces observations, la fin de l’ambassade du prince de Hohenlohe à Paris s’écoula dans le calme. A peine fut-elle troublée par les élections de 1885 et le vigoureux mouvement conservateur que détermina l’activité du comte de Paris. Hohenlohe n’en attendit d’ailleurs pas l’issue. En juillet 1885, il était nommé statthalter d’Alsace-Lorraine. C’en était fini, à partir de ce jour-là, de ses relations avec les démocrates et le monde républicain français. Le prince se réveillait en lui. Il raillait déjà à Paris avec beaucoup de dureté le petit peuple qui célèbre le 14 juillet, la prise de la Bastille et les immortels principes. Il ne fréquentait les Gambetta, les Grévy, que pour les besoins de la cause. En Espagne, représentant de l’empereur aux obsèques d’Alphonse XII, il ne verra pas le républicain Castelar, car « il va de soi » qu’on ne se commet pas avec ces gens-là. Le prince de Hohenlohe apparut donc avec une physionomie nouvelle d’autocrate et d’aristocrate dans son gouvernement d’Alsace-Lorraine. C’était un poste magnifique, un des plus enviés de l’Empire. Hohenlohe, dans son Journal, en énumère avec complaisance les avantages : deux cent quinze mille marcs de traitement, une vaste résidence « éclairée et chauffée », avec un jardinier et un portier aux frais du Trésor. Il ne manquait que « de l’argenterie, du linge et de la vaisselle » pour que sa satisfaction fût sans mélange. Ce n’en était pas moins une compensation agréable et bien due à un prince médiatisé. Le gouvernement de Strasbourg fut accepté comme un pur dédommagement par le descendant des princes souverains et immédiats de Hohenlohe-Schillingsfürst. L’Alsace-Lorraine paya pour la dépossession de 1806 et pour les suites d’Austerlitz. Hohenlohe, à peu près rétabli dans sa dignité, se plut dès lors à jouer au souverain. Il notait le soir sur ses tablettes avec un scepticisme élégant que « le métier de roi est un fichu métier ». Et il écrivait cela en français, à la façon de Frédéric II. On n’est pas plus ancien régime.
Il fut potentat et même despote. Il fit regretter Manteuffel aux Alsaciens-Lorrains. Ce « libéral » de Bavière fut, sur la Terre d’Empire, l’auteur de toutes les mesures de répression et de tyrannie. Nos compatriotes annexés continuaient de payer ainsi, comme les Bavarois l’avaient déjà fait, pour la médiatisation, jamais oubliée, des princes de Hohenlohe. Mais, après les Bavarois et les Alsaciens-Lorrains, Bismarck, le roi de Prusse et l’Empire même devaient payer leur tribut à cette vengeance. Chancelier de l’Empire, le prince de Hohenlohe allait remplir correctement sa tâche. C’était, par ambition et par goût des grandes charges, un fonctionnaire modèle. Mais, après sa mort, il a repris son indépendance. Et ses indiscrétions ont brouillé les cours et les chancelleries. Elles ont été le point de départ d’une agitation antimonarchique, d’une renaissance du particularisme, d’un réveil de l’esprit féodal, qui tourmentent en ce moment Guillaume II. Le prince de Hohenlohe fut de l’espèce des serviteurs trop intelligents pour n’être pas dangereux. Et c’est le roi de Bavière qui avait raison quand il refusait, il y a quarante ans, de le prendre pour ministre, par la raison qu’il est toujours prudent de se méfier d’un médiatisé. Seul Bismarck, qui construisait un ordre nouveau avec des hommes d’ancien régime et des idées de révolution, avait été assez fort pour utiliser ce grand seigneur rebelle, en qui reparaissait toute l’anarchie dont était mort le Saint-Empire.
LES SOUVENIRS
DE
M. de Gontaut-Biron
ET SA MISSION A BERLIN
Par une singulière rencontre, au moment même où la République fait une faillite universelle aux principes d’ordre et d’intérêt national, de toutes parts des documents voient le jour qui attestent l’impureté de ses origines et accusent la complicité dont la favorisa l’étranger. Quelques mois après la Correspondance de Bismarck et avant les Mémoires du prince de Hohenlohe, les Souvenirs de M. de Gontaut-Biron sont venus à la connaissance du public[19], comme si un intelligent hasard eût tenu à appuyer les uns par les autres l’authenticité de ces témoignages concordants. Toutes ces confidences posthumes forment aujourd’hui un concert qui prononce l’indignité et proclame la trahison du régime républicain.
[19] Mon ambassade en Allemagne, 1872-1873, par le vicomte de Gontaut-Biron, avec un avant-propos et des notes par André Dreux. (Librairie Plon-Nourrit.)
Le vicomte de Gontaut-Biron fut notre premier ambassadeur en Prusse après la guerre et le resta jusqu’en 1877. On connaît l’importance et les difficultés de la mission de M. de Gontaut. On sait que le duc de Broglie l’avait déjà racontée dans un livre écrit avec cette froideur et ce soin qui caractérisent toute son œuvre, mais dont la justesse et l’exactitude peuvent être mesurées à présent. Le duc de Broglie avait eu entre les mains, pour composer son étude, les notes laissées par M. de Gontaut-Biron. Connut-il toutes celles que voilà publiées aujourd’hui ? On en peut douter lorsqu’on le voit se contenter de poser en thèse générale, par exemple à propos de M. Thiers, des choses qui sont énergiquement affirmées dans les papiers de M. de Gontaut. Mais il y avait chez le duc de Broglie un pli de l’esprit qui l’empêchait de tirer tout le parti que comportent des révélations de cette gravité. Qu’est-ce que l’histoire, sinon une grande école et un répertoire d’expériences ? Elle était malheureusement autre chose pour le duc de Broglie. Ce grand seigneur la traitait avec des timidités de professeur. Il se croyait tenu, même pour les événements auxquels il avait pris part, à une doctorale impassibilité. Plaider, récriminer, prouver, lui eussent paru également indignes de l’historien. Il semble que cet homme, qui eut de grandes parties, ait été, comme écrivain, aussi paralysé par les préjugés universitaires, qu’il le fut, comme politique, par les préjugés libéraux. Et puis, lorsqu’il écrivait cet ouvrage, il s’était retiré du monde ; il se complaisait dans la pensée que son nom était synonyme d’un grand échec ; il ne lui agréait pas d’imaginer que l’on pût reprendre après lui l’œuvre où il ne lui avait pas été donné de réussir. « Maintenant que les passions sont éteintes… » : c’était une tournure de phrase familière à M. de Broglie dans les derniers temps de sa vie. Hélas ! il n’y avait que les siennes qui le fussent.