Il y a quelques traces de résipiscence, il faut le dire, dans le volume de M. Ollivier. En deux circonstances, il exprime brièvement le regret de s’être opposé aux projets du maréchal Niel sur la réforme militaire. Il écrit à un endroit : « Une certaine école professe un profond mépris pour la vieille culotte de peau. Moi-même, cédant à ce préjugé, j’ai dit autrefois que c’est une calamité. » Et, cinquante pages plus loin, après avoir reproduit en partie une de ses harangues : « Il y a des erreurs dans ce discours. Ainsi je me prononce contre les grands commandements, qu’il eût fallu seulement mieux constituer ; contre l’excellente constitution d’un corps d’élite, modèle et ressource suprême ; je méconnais la valeur des vieux soldats, ce nerf de l’armée ;… je manifeste de nouveau cette confiance, illusion de mon désir pacifique, qu’il dépendait de notre modération d’éviter la guerre avec l’Allemagne, et, par conséquent, au lieu de trouver qu’on ne s’arme pas assez, je crains qu’on ne s’arme trop. Du moins, je n’ai pas poussé l’aveuglement pacifique jusqu’à me prononcer contre les armées permanentes et à méconnaître les services qu’elles ont rendus à la société. »

Tel est le seul mea culpa auquel consente M. Émile Ollivier. Le reste de son livre affirme ses erreurs de jadis. Bien mieux, il n’en a même pas conscience ; il en tire vanité. Il expose la thèse des nationalités comme quelque chose qui fait honneur à une politique. On est confondu par la manière dont, en 1905 encore, un homme qui eut tant de part aux événements de 1870, parle de cette unité allemande qui s’éleva sur nos ruines. A la « légèreté » spécifique de M. Émile Ollivier se joint ici l’esprit d’aveuglement et d’irréalité qui caractérise les hommes d’État et la politique de gauche. Ainsi M. Émile Ollivier rapporte qu’en 1867, il fit en Allemagne un voyage au cours duquel il s’informa de l’état de l’opinion allemande. Il en revint avec « la conviction que l’Allemagne, malgré des dissentiments réels, se réunirait tout entière contre nous en armes, dès que nous ferions mine de nous mêler de ses affaires intérieures dans l’intérêt d’une solution quelconque[26] : au contraire, si nous renoncions à tout agrandissement, bien des années s’écouleraient encore avant que le roi Guillaume et Bismarck eussent franchi la ligne du Rhin. » Cet au contraire, rapproché des événements connus, des intentions avouées de la Prusse, de la politique, maintenant dévoilée, du prince de Bismarck, constitue une erreur historique de première grandeur après avoir été un diagnostic de dixième ordre. De même, M. Ollivier réédite une lettre écrite le 16 avril 1868 sur la situation politique de l’Europe : « Je vous admire, y disait-il à sa correspondante, de croire que dans la série essoufflée et mal enchaînée des expédients qui se déroulent devant nous, il y ait un plan et une conception quelconque. » Comment l’excuser d’avoir méconnu et de méconnaître encore qu’il y avait en Prusse, au moment où il écrivait ces lignes mieux faites pour l’oubli, un roi et un ministre qui savaient ce qu’ils voulaient et qui l’obtinrent grâce à M. Ollivier et à Napoléon III, à l’Empire et au principe des nationalités ?

[26] Cependant c’est M. Ollivier lui-même qui relate des déclarations que Dalwigk, ministre de Hesse-Cassel, faisait « en toute occasion » à notre représentant M. d’Astorg : « Plus la France attendra, plus elle trouvera organisée la force prussienne qui ne l’est pas encore du tout dans le Sud. Comme Allemand, je ne prononcerais pas ce mot de guerre. Mais si j’étais la France, je la ferais le plus tôt possible, car la Prusse considère chaque jour davantage la France en état d’infériorité sous le rapport militaire, et plus on attendra, moins la Prusse aura tort. La France consentira-t-elle à perdre tout le prestige de sa puissance, prestige dont elle a été si jalouse jusqu’ici et qui l’a placée à la tête des nations ? Une guerre entre la Prusse et elle est inévitable. Assurément, comme Allemand, je ne la souhaite pas ; comme Hessois, je suis prêt. Si la France est prête, et que, cherchant un prétexte pour rompre avec la cour de Berlin, elle considère que l’entrée de la Hesse entière dans la confédération du Nord est de nature à provoquer cette rupture, je suis disposé à servir ses desseins, et dès demain je proclame l’entrée du Grand-Duché. Sinon je résiste encore. Il est impossible que la France reste plus longtemps spectatrice muette du développement menaçant que la Prusse prend chaque jour ; les assurances de modération que Bismarck donne volontiers ne sont que des mensonges perfides ; la guerre seule peut mettre un terme à cet état de choses. Aujourd’hui elle peut se faire à d’heureuses conditions pour la France ; plus tard, je crains qu’il ne soit trop tard. » Telles étaient les bonnes volontés qui s’offraient à nous en Allemagne jusqu’après Sadowa. Mais M. Ollivier ajoute, avec sécheresse et satisfaction, que M. d’Astorg, représentant du gouvernement impérial, « ne répondit à ces excitations que par le silence ». (Empire libéral, tome X, p. 49.)

C’est ce qui apparaît lorsqu’on lit à la clarté des choses irréparables le chapitre de ce livre qui est intitulé : Thiers et Ollivier sur les nationalités. M. Ollivier n’a pas craint d’y insérer un discours dirigé contre Thiers qui — c’est son meilleur, peut-être son seul titre de gloire — vit constamment clair et juste, durant le second Empire, dans les événements du dehors, et qui en décrivait la suite fatale comme le fait accompli nous la montre à nous-mêmes. Il importe de reproduire cette page. C’est un monument. Le bon sens, d’accord avec le patriotisme, et représenté par Thiers, s’y oppose avec une netteté presque tragique à l’idéalisme exaspéré, à la conception chimérique du droit des peuples et de la fraternité universelle que défendait M. Émile Olivier :

Thiers m’interrompit au milieu de mes développements en criant : « Et l’intérêt de la France ! Montrez-nous donc l’intérêt de la France dans tout cela ! » Je repris : « M. Thiers me dit : Montrez-nous donc l’intérêt de la France ! (Voix nombreuses : Oui ! Oui !) Je vais lui répondre : le caractère particulier de notre nation, ce qui constitue sa supériorité, c’est qu’elle a toujours mis son ambition, non dans la satisfaction matérielle du territoire agrandi, mais dans la satisfaction morale des idées répandues. (A la gauche de l’orateur : Très bien ! Très bien !) — Thiers, se levant : Où la mettez-vous donc, l’histoire de France ? Il faut déchirer notre histoire entière. Nous sommes ici tantôt Italiens, tantôt Allemands ; nous ne sommes jamais Français. (Très bien ! très bien ! Applaudissements.) Soyons Français ! (Nouveaux applaudissements.) — Émile Ollivier : Je vais vous le dire. — Thiers : Laissez-moi ajouter un mot. Je vous demande pardon de mon émotion ; mais enfin si en Allemagne on était Français, si en Italie on était Français, je comprendrais que nous allassions prendre fait et cause pour les Allemands et les Italiens ; mais comme en Allemagne on est Allemand et qu’on est Italien en Italie, il faut en France être Français. (Applaudissements et bravos répétés.)

Sans me laisser émouvoir par ces interruptions presque frénétiques, je repris tranquillement : « … Vous me demandez où est l’histoire de France ? L’Assemblée constituante a été la plus imposante des assemblées politiques ; dans son sein ont apparu des hommes de génie dont les paroles retentissent encore dans l’âme du pays. Quelle a été sa première affirmation ? Vous l’avez dit vous-même en parlant un jour des libertés nécessaires, cela a été non de déclarer les droits de la France, mais les droits de l’humanité ; non de vouloir l’affranchissement de la France, mais de vouloir l’affranchissement de tous les peuples. (Rumeurs diverses en face et à droite de l’orateur. — Vives approbations sur plusieurs bancs à gauche.) Cela a été de placer l’intérêt de la France non dans une grandeur égoïste, mais bien dans la grandeur de tous et dans la défense de la justice éternelle. (Mêmes mouvements dans les mêmes parties de la salle.) Il y a eu une seconde Assemblée constituante, et cette seconde Assemblée a retrouvé la pensée héroïque et désintéressée de la France, et elle a dit à l’unanimité : Pacte fraternel avec l’Allemagne, pacte fraternel avec l’Italie… De l’histoire qui date de la Révolution française doit venir notre inspiration, et nous devons retenir la volonté, la passion d’identifier les droits et la grandeur de la France avec les droits et la grandeur du genre humain. (Rumeurs.)… Pour moi la véritable tradition de la France, conforme à son véritable intérêt, consiste, à faciliter, à seconder les aspirations des peuples vers l’indépendance et l’unité, et non à les contrarier, à les arrêter dans ce mouvement, et si aujourd’hui en Italie et en Prusse il y a un sentiment de colère contre la France… (murmures et réclamations sur plusieurs bancs) c’est précisément parce que vous présentez à ces deux pays une France jalouse, mesquine, inquiète… (nouveaux murmures) et non une France confiante, généreuse et libérale. » (Approbations sur quelques bancs à gauche.)

On le voit, la gauche, toute la gauche approuvait M. Émile Ollivier. Que l’État français puisse et doive suivre une politique « héroïque », une politique « désintéressée », c’est en effet une idée de gauche, l’idée qu’exprimait Edgar Quinet dans une image fameuse quand il invoquait « la France, Christ des nations ». Et c’est aussi l’idée dont Napoléon III se fit le serviteur.

Guéroult, Jules Favre, la soutenaient avec les mêmes arguments et la même chaleur. A l’encontre des suggestions du bon sens apportées par Thiers, ils affirmaient que c’était une franche, une complète observation de la politique des nationalités qui sauverait la France. M. Ollivier cite encore avec éloges ces fragments d’un discours de Guéroult :

… L’Allemagne est un grand pays qui pourrait bien prendre au sérieux son unité et qu’il ne faut pas froisser. Mais dans le discours de la Couronne, et plus encore dans les commentaires de M. Thiers, il est bien entendu que l’on fait des réserves, que l’on est en disposition et en volonté de ne laisser l’Unité allemande aller que jusqu’où il nous conviendra. (Un membre : On a raison.) Eh bien, quant à moi, je n’aime pas ces paroles vagues qui n’engagent pas ceux qui les profèrent et qui blessent ceux qui les écoutent. (Thiers : Cela ne pourrait blesser que les Prussiens !) Croyez-vous qu’il soit agréable aux Allemands de s’entendre dire que l’Unité peut être une bonne chose, mais que la France verra jusqu’à quel point elle pourra leur permettre de la constituer ? Ou ceci est une menace, et c’est impolitique, ou c’est une fanfaronnade, et ce n’est pas digne de nous. Deux grandes nations se sont constituées à nos portes, deux groupes homogènes par la géographie, par la langue, par les traditions, par le génie. Quelle est pour nous la vraie politique, la seule politique raisonnable ? C’est de nous allier avec ces deux nations, de leur tendre la main, de ne pas voir avec jalousie, avec aigreur, avec méfiance, la grandeur des autres ; c’est de sentir que nous sommes assez grands nous-mêmes pour n’avoir rien à redouter de la puissance d’autrui.

« Guéroult, ajoute M. Émile Ollivier, eut le beau succès d’obliger Thiers à jeter le masque pacifique sous lequel il cachait ses arrière-pensées belliqueuses. » On va voir que la réponse de Thiers était la raison même :

J’ai toujours cru, ajouta Guéroult, qu’il est impossible de ne pas tenir compte, dans les transformations de l’Europe, des volontés des nations intéressées, et je ne crois pas que M. Thiers, eût-il été aux affaires, eût réussi à empêcher l’Unité italienne et l’Unité allemande. (Thiers : Si, Monsieur.) — Qu’il me permette de lui dire que cette prétention de se mettre en travers de la volonté de toute une nation est au-dessus des forces de sa politique (Thiers : Elle n’est pas au-dessus de l’armée française. — Mouvement.)