Il apparaît aujourd’hui, par la suite de ces coûteuses expériences, que les idées de 1789, après avoir dissocié la France, dénaturé l’État, détruit les familles, les corps de métier, les provinces, ont, en outre, à l’extérieur, nui au prestige et à la grandeur de notre pays, ont même préparé ses défaites. Par un inexorable mouvement de balance, tandis que la France, privée de ses rois et trahie par les principes du libéralisme et par la religion des Droits de l’Homme, était abaissée et mutilée, les peuples voisins, appuyés sur des dynasties ambitieuses, réalisaient des espérances, autrement vouées à un échec nécessaire. Ces dynasties ont brillamment profité du concours que leur apportaient la Révolution et l’Empire, toujours alliés pour l’erreur et pour le mal.

Dans la proportion même où elle a servi les idées de 89, la France a compromis et sacrifié ses intérêts les plus évidents. L’histoire du principe des nationalités nous en donne un frappant exemple. Directement issu des dogmes révolutionnaires, propagé par les armées de la Révolution, proclamé par Napoléon Ier, repris par Napoléon III dans le testament de Sainte-Hélène, article de foi de toutes les gauches depuis 1815 jusqu’à 1870, le principe des nationalités, qui a fait et qui fera couler encore plus de sang que tous les conquérants réunis, a directement causé nos désastres. C’est lui seul qui a provoqué les grandes guerres modernes, dévoratrices de vies humaines. Ce sont ses effets qui suspendent aujourd’hui sur les peuples la menace d’effroyables conflits. C’est lui qui, en créant deux monarchies militaires et en jetant dans leurs bras, malgré ses répugnances, l’Autriche effrayée des incendies que ce principe allume entre ses frontières et jusqu’en Orient, est responsable de cette Triplice qui pèse sur le monde européen tout entier. C’est par une de ses dernières conséquences, enfin, que le système de la paix armée opprime les populations, les accable d’impôts, aggrave la misère et arrête la civilisation. Or, quel principe plus que celui des nationalités mérite d’être appelé un principe de gauche ? La démocratie et le libéralisme l’ont considéré et le considèrent même encore comme un article essentiel de leur programme. Et lorsque Thiers ou Proudhon, libres intelligences politiques, le critiquaient et dénonçaient ses périls, toute la gauche les accusait de défection, et, leur infligeant sa suprême injure, les traitait de réactionnaires.

C’est, en effet, la réaction qui nous eût sauvés des événements de 1870 et de leurs conséquences. Nous savons aujourd’hui que, dans l’histoire de la France contemporaine, ce sont toujours les idées de contre-révolution qui ont ou qui auraient le mieux servi la patrie. Plus extrême elle est vers la droite, plus une idée a de chances d’être conforme à l’intérêt français. Nous avons entendu un jour M. Camille Pelletan expliquer, devant un auditoire populaire, qu’il ne fallait jamais craindre de voter pour le candidat avancé parce que plus un député est rouge, plus on doit être sûr qu’il servira bien la République. Aujourd’hui surtout que le divorce entre la République et la patrie est consommé, que la République poursuit ouvertement toute sorte de fins étrangères à l’intérêt national, il n’est pas moins vrai de dire que plus un homme est « blanc », plus une idée est de droite, plus on peut être assuré que la France se trouvera bien de l’homme et de l’idée. Les meilleurs Français du dix-neuvième siècle, et il faut dire les meilleurs parce qu’ils furent non seulement parmi les plus courageux mais parmi les plus clairvoyants, parce que, avec le patriotisme, la vérité politique habitait sous leur tunique, ce sont les zouaves pontificaux. Cette légion de catholiques et de royalistes, qui a fait l’admiration de Renan et mérité la haine de Bismarck, a défendu deux fois la France : sous les murs de Rome contre l’unité italienne, dans la plaine de Patay contre l’unité allemande. Et les braves qui sont tombés sur les champs de bataille romains ou sur les champs de bataille de l’Ouest, devant Garibaldi, fourrier de Victor-Emmanuel, ou devant les régiments de Guillaume Ier, payaient de leur sang les idées révolutionnaires, les principes de gauche, favorables à l’étranger seul, et donnaient l’exemple vivant de ce qu’il eût fallu faire avec résolution et avec esprit de suite pour le salut et l’intérêt de la nation française. Leur hymne, où le nom de Rome est joint au nom de la France, rappelle avec raison qu’en sauvant la Ville catholique on eût en même temps sauvé notre pays.

Tandis que les politiques et les diplomates vacillaient, Charette et ses soldats, fermes dans leurs traditions et guidés par elles, allaient à l’action dans le sens français. C’est pourquoi Proudhon, penseur intrépide, philosophe sans parti, lorsqu’il brave l’opinion de son temps pour s’opposer au mouvement insensé qui emportait les Français vers la cause de l’Italie-une, Proudhon reconnaît et atteste que c’est à l’extrême droite que se trouvent la sagesse, la prévoyance et la vérité nationale. Cet accord de Charette et de Proudhon, du soldat et du critique, c’est un des plus beaux exemples de l’entente naturelle et spontanée qui, en vingt circonstances, s’est faite au dix-neuvième siècle entre les plus traditionnels et les plus libres esprits. Et cette entente se renoue sous nos yeux, plus étroite et plus active que jamais, depuis que l’imminence du danger a révélé aux Français que de funestes erreurs les conduisent aux abîmes.

Dès qu’on se place au point de vue de l’intérêt national, on est obligé de constater que les idées révolutionnaires coïncident avec le désastre et la ruine, les idées de contre-révolution avec le bien public. Le Play, à la recherche de la meilleure organisation des sociétés, considérait la prospérité des peuples comme le seul signe certain de l’excellence de leurs coutumes. La prospérité, la réussite, le succès, il ne doit pas y avoir d’autre criterium, en effet, pour nous autres hommes qui vivons la dure vie de ce monde. Or, comment jugera-t-on une philosophie politique qui, après une expérience de cent vingt années, ce qui est une expérience assez complète, n’a réussi qu’à gâcher les ressources naturelles de notre pays, à perdre ses plus beaux avantages, à compromettre sa situation et ses chances, à le laisser enfin abaissé et menacé, mais au profit de l’étranger ? Le patriote, surtout s’il a conscience que le nationalisme français trouve une justification supérieure dans les siècles de civilisation et de culture qu’il représente, le patriote se voit désormais contraint de renoncer à la démocratie, au libéralisme, à l’idéal républicain. Comme le disait Ernest Renan au moment où la France illusionnée célébrait le centenaire de 1789 : « En guerre, un capitaine toujours battu ne saurait être un grand capitaine ; en politique, un principe, qui, dans l’espace de cent ans, épuise une nation, ne saurait être le véritable. »

Le principe de 1789, c’est le mauvais capitaine qui conduit aux désastres. Nous voyons aujourd’hui qu’il est responsable de toutes les défaites et de tous les deuils français. La nation qui accueillit jadis avec un enthousiasme insensé ces idées de mort et de ruine en a souffert trop de maux pour pouvoir les aimer encore et les regretter jamais.

Bismarck et la France
D’APRÈS
LES MÉMOIRES DU PRINCE DE HOHENLOHE

I
LES SUITES D’UNE MÉDIATISATION DE 1806.

La publication des Mémoires du prince Clovis de Hohenlohe-Schillingsfürst[1] fera date dans l’histoire de l’Allemagne contemporaine, moins peut-être encore par les choses que ce livre a dévoilées que par le mouvement d’opinion dont il aura été l’origine. Les souvenirs d’outre-tombe du prince de Hohenlohe ont donné un mauvais exemple à une aristocratie que ses maîtres ont pourtant disciplinée, dans les bureaux comme aux armées, aussi sévèrement que Louis XIV avait dressé la sienne au service de la cour. Derrière les indiscrétions de l’ancien chancelier, qui n’épargnent ni les souverains ni les héros de l’Empire, qui ne ménagent pas même les secrets d’État, un vent de fronde s’est levé à Berlin. Un esprit d’impatience et de sédition, qui n’a rien de commun avec la mauvaise humeur des libéraux et des démocrates, a soufflé sur le monde des plus grands et des moindres seigneurs de l’Allemagne nouvelle. On se rappelle les incidents divers qui ont suivi la publication de ces Mémoires : l’émotion à Saint-Pétersbourg et à Vienne, la colère impériale, la disgrâce du prince Alexandre de Hohenlohe, préfet de Colmar, fils du prince Clovis, et l’agitation de la faction bismarckienne, encore vivante et qui n’a pas désarmé. Toutes ces circonstances, tous ces mouvements, toutes ces intrigues de chancelleries et de cours, sont significatifs comme les indiscrétions de l’ancien ministre elles-mêmes : elles accusent le malaise allemand, les difficultés auxquelles doit presque quotidiennement faire face un pouvoir cependant fort, mais dont les origines sont trop récentes pour qu’il ne se trouve pas de temps en temps aux prises avec les complications du passé. Les Mémoires du prince de Hohenlohe ont un caractère d’indépendance et de vengeance posthume. C’est un souvenir de la vieille anarchie allemande, du particularisme et de la féodalité. Et rien n’est aussi propre à éveiller l’inquiétude des nouveaux empereurs d’Allemagne que ces souvenirs-là.

[1] Denkwürdigkeiten des Prinzen Chlodwig zu Hohenlohe-Schillingsfürst, im Auftrage des Prinzen Alexander zu Hohenlohe-Schillingsfürst herausgegeben von Friedrich Curtius ; Deutsche Verlags-Anstalt, Stuttgart, 1907.