« Si l’on avait été capable de prévoir les événements, aurait-on attendu qu’il fût trop tard ? Entre 1830 et 1866, vingt occasions eussent été bonnes pour arrêter les efforts allemands. En 1866 encore, et même après Sadowa, — Bismarck lui-même en a fait l’aveu, — 50.000 hommes faisant une démonstration sur le Rhin auraient suffi à paralyser la Prusse. Six mois après, il était trop tard. La face de l’Europe allait changer.
« Ce pauvre bonhomme d’About ne comprit tout cela que quand on le chassa de Saverne. Ses domestiques allemands, ses braves paysans allemands, à qui il serrait la main étaient, pour les nationalistes d’outre-Rhin, des frères reconquis. About devait écrire Alsace. Cela suffira-t-il pour l’excuser d’avoir, dans Madelon, ignoré que la montée de la nouvelle Allemagne se préparait ? »
Voilà de ces questions pour lesquelles la réponse part toute seule. « Ce pauvre bonhomme d’About ! » Le Messager dit bien : tout l’esprit d’About ne fait pas que dans cette affaire il n’ait figure de dupe. Et son livre émouvant d’Alsace, écrit après, ne vaut pas telle page fameuse écrite avant, et où son collègue et ami Prévost-Paradol prédisait avec tant de certitude le conflit qui devait, cette fois, créer des Allemands.
Quand il n’y avait pas d’Allemagne, il est évident que la France avait une autre situation en Europe que celle que la fondation de l’unité lui a faite. Mais il est également vrai de dire que la langue, la littérature, la civilisation française, gagnaient elles-mêmes en prestige à l’émiettement des États germaniques. Pour ce prestige, pour cette influence, on peut dire que la date fatale, ce n’est pas 1866 ni 1870, comme en politique. Le déclin remonte plus haut : il commence à l’année 1813, aux guerres d’indépendance, au réveil du nationalisme dont les guerres de la Révolution et la domination napoléonienne furent la cause dans les pays d’outre-Rhin. Ici encore nous allons saisir le dommage qu’ont causé à la France les idées révolutionnaires et la conception romantique.
On sait que l’Académie de Berlin, en l’année 1783, mit au concours les questions suivantes proposées par Mérian, un Bâlois d’ailleurs, et lui-même de langue allemande : « Qu’est-ce qui a rendu la langue française universelle en Europe ? Est-il à présumer que la langue française conservera cette prérogative ? » On sait aussi que Rivarol, ayant répondu à ces questions, vit couronner son discours, resté célèbre. Ce qu’on ne savait pas, ce que M. Maurice Pellisson nous a appris par un article du Mercure de France, c’est que le discours Rivarol partagea le prix avec une dissertation écrite en allemand par un Wurtembergeois. Or ce lauréat, nommé Schwab, n’avait pas soutenu autre chose que la thèse même de Rivarol, et il avait répondu comme lui dans le sens qui répondait aux vœux de l’Académie de Berlin. L’universalité de la langue française est due à ses hautes qualités, à ses caractères de politesse et de civilisation, et tout fait croire, tout engage à souhaiter qu’elle conserve, pour le bien de la culture, des prérogatives méritées. Le français, disait Schwab, est et doit être le langage des hommes civilisés. Auprès de lui, tous les autres idiomes ne sont que jargons. Aucun ne peut rivaliser avec lui, aucun ne possède ces « qualités contagieuses », parce que le français est l’expression de quelque chose de supérieur que Schwab nomme la « politesse française » et qu’il définit ainsi :
Cette politesse tient le milieu entre la timidité et la licence effrénée ; elle arrête les explosions des passions insociables ; dans sa bouche, les vérités désagréables qu’on ne saurait taire perdent ce qu’elles ont d’amer ; elle loue avec grâce et délicatesse ; elle représente les bienfaits rendus à un ami comme un soulagement donné à son propre cœur ; elle rapproche tous les états de la société et rétablit en quelque manière parmi les hommes l’égalité primitive. En un mot c’est la plus belle fleur de l’humanité, et elle suppose toujours une certaine bonté d’âme.
Et notre apologiste wurtembergeois concluait fortement son mémoire en prophétisant des destinées contraires à notre langue et à la sienne : l’allemand « ne peut être et ne deviendra jamais l’instrument universel de communication entre les Européens », tandis que « non seulement nous ne devons pas être jaloux de l’empire de la langue française, mais nous devons réunir nos vœux et nos efforts pour qu’elle devienne universelle ». A quoi le Bâlois Mérian ajoutait ces considérations :
Les Académies ne sont d’aucun pays particulier, mais de tous les pays, comme les sciences qu’elles cultivent et la vérité qu’elles professent. Elles doivent donc parler un langage intelligible à toutes les nations : et l’allemand n’est point ce langage. Leibnitz n’osa en faire celui de la Société royale instituée sous ses auspices avant la nôtre. Ce grand homme ne s’en servit pas lui-même et pour aucun usage important. C’est au contraire en français qu’il exposa ses plus belles découvertes physiques et géométriques, qu’il traita les sujets de la plus profonde philosophie et publia ses admirables écrits qui ont rempli la terre de la célébrité de son nom.