AVANT-PROPOS
Ce n'est pas parce qu'un auteur anglais a écrit les Conséquences économiques de la paix que nous avons composé cet ouvrage. Ce livre n'est pas une réponse à Keynes. On le verra tout de suite. Nous voulons marquer seulement, à l'introduction de ces pages, un contraste singulier.
Après une guerre qui a mis en jeu les forces et les ressorts des principaux États du monde, l'idée même de politique est tombée dans le discrédit. Peut-être faisait-elle mal à la tête? Il est vrai que jamais matière aussi vaste et aussi confuse ne s'était offerte à des conducteurs de peuples chargés d'établir une grande paix. Raison de plus pour réfléchir et pour prévoir beaucoup. Le calcul pouvait être fatigant. Faute de calcul, une part énorme de l'avenir a été livrée à l'inconnu et au hasard, une part qui dépasse à l'excès les limites que rencontrent les intelligences les plus profondes lorsqu'elles s'appliquent à diriger le cours des grandes affaires.
Dans un siècle où l'on croyait au progrès indéfini de l'esprit humain, Fontenelle avait dit : « Il est certain, et les peuples s'en convaincront de plus en plus, que le monde politique, aussi bien que le physique, se règle par nombre, poids et mesure ». Pauvres peuples! Tout s'est fait en leur nom et ils n'ont plus qu'à subir. A quel moment ont-ils vu que la paix violait les lois de la physique? Mais le nombre, le poids et la mesure ne se négligent pas impunément. Et les peuples ne comprendront même pas pourquoi ils auront encore à payer un jour.
J. B.
LES
CONSÉQUENCES POLITIQUES
DE LA PAIX
CHAPITRE PREMIER
LA FAUTE DES CHOSES ET LA FAUTE DES HOMMES
Il n'est pas rare qu'après une guerre gagnée, le vainqueur, ou, quand il y a des coalisés, l'un au moins des vainqueurs soit mécontent de la paix et pense qu'il a été dupe. En 1815, les Prussiens se plaignaient que le Congrès de Vienne se fût terminé pour eux par « une farce ». Nous avons eu nous-mêmes, en des temps plus anciens, un traité dont il était proverbial de dire : « Bête comme la paix ». M. Raymond Poincaré, qui n'a pas ménagé ses critiques aux actes de Versailles, de Saint-Germain et autres lieux voisins de Paris, a eu raison d'écrire que la déception qu'ils ont causée n'était pas nouvelle.
On a tout dit des lacunes du traité de Versailles, de ce qu'il ne nous a pas donné, du manque à gagner qu'il représente pour nous. Territoires, frontières, argent, ce qu'il apporte est inférieur à ce qu'on avait généralement espéré. On a remarqué partout que nous n'avions même pas retrouvé les limites de 1814, mais celles de 1815, celles de Waterloo, dont le peuple français avait si longtemps ressenti l'humiliation. Il est devenu banal, tant l'évidence est forte, de dire que cette paix est « au comptant » pour l'Angleterre et qu'elle est « à terme » pour nous. Enfin M. Millerand, qui a hérité de ce qu'il n'avait pas fait, a prononcé le jugement définitif après quelques mois d'expérience lorsqu'il a déclaré à la tribune que le traité de Versailles, malgré les longues et minutieuses dispositions qui sont destinées à assurer la réparation de nos ruines et de nos dommages, était « plus lourd de promesses que de réalités ».
Il eût été possible de concevoir une sorte de paix qui ne nous eût pas donné tout ce que nous désirions, mais qui nous eût payés d'une autre manière. Une paix, par exemple, qui, nous attribuant sur le papier moins de milliards, nous en eût laissé de réels en diminuant nos charges militaires dans une mesure considérable et en libérant notre jeunesse de la conscription. Le bénéfice eût été indirect mais il eût été immense. Des conditions propres à en finir avec le régime barbare de la paix armée étaient le premier résultat vers lequel il fallait tendre. Nous eussions largement et rapidement regagné en sécurité, en tranquillité et par l'affranchissement d'une terrible servitude, les sacrifices consentis par ailleurs. C'était le point principal de la paix. Il a échappé aux négociateurs, et l'attention publique, fixée sur les détails quand ce n'était pas sur les vétilles, ne l'a pas davantage saisi.