Outre qu’on les empêchait de célébrer leur culte librement, les catholiques se trouvaient, à Nîmes, privés de leurs droits politiques. Ils étaient absolument exclus de la garde bourgeoise ainsi que leurs serviteurs, et cependant on levait sur eux des impositions pour son entretien[592]. De même, ils ne pouvaient être admis au consulat, au conseil de ville, ni aux autres charges publiques. Cette question des consulats créa des difficultés sans nombre lors de l’exécution de l’édit de Nantes: catholiques et réformés envoyèrent députation sur députation aux commissaires, au connétable, au roi, aux assemblées, aux seigneurs influents de la cour. Les premiers eurent d’abord gain de cause, puis ce furent les huguenots qui l’emportèrent, quoi qu’on en ait dit[593].

Ce n’était pas seulement par point d’honneur que les catholiques voulaient être admis au consulat et au conseil de ville: en effet, les consuls et le conseil, composés exclusivement de réformés, prenaient à chaque instant contre eux des mesures vexatoires. Ainsi, ils avaient grand soin de choisir les maisons des ecclésiastiques pour le logement des gens de guerre, malgré les ordonnances du roi[594]. Pour entrer à Nîmes, il fallait déclarer aux gardiens des portes quelle religion on professait, et les catholiques étrangers se voyaient souvent repoussés[595]. En outre, les consuls avaient l’administration des finances dont, comme nous l’avons vu[596], une certaine partie était consacrée au paiement des assemblées, à l’entretien des proposants et des ministres, ou encore à faire venir «M. Pacius..... mandé quérir de Genève» et à racheter «l’estat de viguier affin de fere tumber les estatz entre [les] mains de ceulx de lad. Religion[597]». C’est pour empêcher les protestants de consacrer les revenus de la ville aux intérêts de la Religion que les catholiques exigèrent d’être admis aux consulats. Il ne leur était point agréable de payer les frais d’un culte qu’ils détestaient.

Les rentiers des bénéfices étaient particulièrement molestés: on trouva, en effet, mille manières ingénieuses de les faire contribuer aux charges publiques ou à l’accroissement des revenus seigneuriaux[598]. La plus radicale fut de leur enlever leurs bénéfices. Voici un des moyens employés: «les consulz, collecteurs de tailles» et même de simples particuliers faisaient, «soubz colleur du payement des taille, décretter» les bénéfices dont les titulaires avaient été forcés de s’enfuir, par suite de la démolition de leurs «eiglizes et maisons presbytéralles», et jouissaient ainsi du revenu, «n’estant ce qu’il reste.... suffizant» pour permettre aux titulaires de résider sur les lieux[599]. D’autres fois, des «gentilshommes, cappitaines et autres particuliers» avaient «impétrez» par des hommes de paille les bénéfices dont un petit nombre seulement étaient, «par la malice du siècle...., demeurés en leur entier»; ils se les étaient appropriés et les avaient joints à leurs propres biens[600]. Certaines personnes faisaient «trafic de vendre et achepter bénéfices, conséquemment le don du Saint-Esprit, jusques à les bailler en dot..... à leurs filles», et forçaient «aulcuns pouvres ecclésiastiques les leur bailer[601]». Tous ces usurpateurs des bénéfices n’étaient naturellement pas disposés à rendre ce qu’ils se trouvaient bien d’avoir pris. Retirés dans leurs maisons plus ou moins fortifiées, ils recevaient si mal et à tel renfort de bâtons les sergents qui venaient leur signifier les actes de justice, qu’il n’y avait plus aucun huissier pour s’y risquer et que même, en certains lieux, on ne trouvait plus personne pour se charger de la recette des décimes auxquels les bénéfices étaient taxés.

Quant aux «pouvres bénéficiers» restés en possession de leurs biens, il y avait aussi différents moyens d’en tirer de l’argent. Des gentilshommes et même des «juges et officiers» royaux, partisans des réformés, les empêchaient «de pouvoir jouir de leurs dixmes ..... et de les pouvoir bailler par arrentement aux laboureurs et paroissiens du lieu»: en effet, ils menaçaient et intimidaient les «serviteurs desd. ecclésiastiques, les laboureurs et merchans» qui les voulaient prendre, souvent même ils les rossaient, ou les faisaient «manger et ruyner par des gendarmes», si bien que les pauvres gens étaient «constraintz de composer avec eulx et leur bailler telle quantité de bled» qu’il leur plaisait. «Conséquemment», ajoute l’auteur du cahier de plaintes dont je tire ces renseignements, lesd. seigneurs «constraignent le pouvre peuple de payer les dixmes deux ou trois foys pour une..... sans que le pouvre peuple s’en oze plaindre, et, par ce moyen, l’ecclésiastique est privé de pouvoir vivre, faire le service divin et de payer les décymes et charges[602]».

Comme je l’ai dit[603], les consuls de Nîmes ne s’étaient pas privés d’imposer les rentiers des bénéfices au même titre que les autres habitants pour l’entretien des ministres et «autres usages». Cette coutume était d’ailleurs adoptée généralement, si l’on en croit le syndic du clergé Berthier, en Languedoc, Guyenne et Dauphiné, c’est-à-dire dans les pays où les huguenots étaient maîtres[604]. Ceux-ci n’avaient pas pu obtenir que les ministres fussent exemptés des tailles, puisqu’ils le demandent encore en 1611[605]. D’autre part, ils n’avaient jamais reçu la subvention de 45.000 écus que le roi leur avait promise pour l’entretien de leurs pasteurs[606]. C’est pourquoi ils n’hésitèrent pas à taxer les bénéficiers suivant leurs besoins. A Nîmes, ils faisaient des emprunts forcés sur les rentiers des bénéfices. D’après un document catholique, ceux qui résistaient se voyaient empêchés, par force au besoin, de toucher leurs dîmes, on leur fermait les portes de la ville lors de la levée des blés, leurs aires étaient fossoyées, leurs gerbes brûlées la nuit, leurs serviteurs battus, blessés, tués[607]. Ces persécutions sont, sans aucun doute, exagérées par le papiste qui les raconte, mais il faut qu’elles aient un fonds de vérité, puisqu’elles sont rapportées aux commissaires de l’édit de Nantes qui pouvaient les faire vérifier.

Le Parlement de Toulouse et la cour des Aides rendirent quelques arrêts pour interdire aux huguenots d’imposer les ecclésiastiques. Il y en a de 1596[608], de 1598[609], de 1601[610], de 1602[611]. En outre, des comptes présentés à la cour de Montpellier prouvent que les religionnaires d’Aigues-Mortes jouissaient encore en 1622 des revenus du chapitre de cette ville[612], ce qui montre que l’édit de Nantes ne put empêcher dans le colloque de Nîmes la coutume illégale de taxer et dépouiller les ecclésiastiques.

En résumé, on peut dire que les catholiques et les protestants se trouvaient aussi nettement séparés qu’au temps des guerres civiles. Les huguenots, plus forts, opprimaient à Nîmes les papistes en les empêchant d’exercer librement leur culte et en les forçant à payer des impositions dont une bonne part servait à solder les frais de la Religion. Les catholiques, d’autre part, étaient dans l’impossibilité de se défendre, puisque, se trouvant en minorité, ils ne pouvaient pénétrer dans le conseil de ville. C’était le contraire exactement de ce qui se passait dans le reste de la France. Aussi, à Nîmes, l’édit de Nantes ne pouvait qu’être favorable aux catholiques et défavorable aux réformés. C’est pourquoi ceux-ci l’accueillirent fort mal[613].