Ceux-ci se trouvaient en décembre 1599 dans une gêne extrême. Jean de Falguerolles venait de mourir dans sa 39e année[735]; le vieux Chambrun ne prêchait plus depuis le mois de juin[736] et Moynier restait seul pour une église qui aurait occupé largement quatre ministres. Déjà en mai 1596, l’église s’était trouvée dénuée de pasteurs, car Chambrun avait obtenu un congé «pour aller aux bains», Moynier se purgeait, et Falguerolles était assez malade pour ne pas pouvoir prêcher[737], mais non trop pour faire la cour à une riche héritière[738]. On avait alors écrit à MM. Couet, de Bâle, et Goulard, de Genève, pour les engager au service de l’église, mais sans pouvoir s’arranger avec eux[739].

Depuis, le consistoire avait continué, assez mollement, il est vrai, à chercher un quatrième pasteur. En mai 1599, il faisait déclarer au synode que l’église réservait son «droict sur Mr Terond pour l’avoir entretenu aux estudes[740]», et réclamait le ministre Baille, d’Anduze[741]. En septembre 1599, on paraissait sur le point d’engager M. Caille, et le consistoire faisait annoncer au prêche qu’on allait probablement l’avoir[742]. Néanmoins, deux mois plus tard, on rompait catégoriquement avec lui. Et si on lui écrivait une lettre de congé qu’on lui renouvela malgré ses réclamations[743] et celles de Chambrun[744], ce n’était pas à cause de ses «loungs délays» et de ses lettres «du tout incertaines», mais parce qu’il y avait «espérance de recouvrer M. Ferrier[745]».

Ce Ferrier était un homme de talent. Il avait «assez de courage, l’esprit vif, l’imagination enflammée, une grande facilité à parler, un ton de voix impérieux, une véhémence dans l’action et le discours qui entraînait les auditeurs et qui ne leur laissait pas la liberté de lui contredire». De plus, «il pleuroit à volonté» et «il avoit tellement charmé le peuple, qu’il le menoit comme il vouloit[746]». Cette dernière assertion est certainement exacte. Il suffit de lire ce qui va suivre pour voir quelle popularité il s’était acquise auprès des Nîmois. C’était un homme d’une grande éloquence, quoi qu’en dise Tallemant des Réaux, et quoi qu’en pensent les auteurs de la France protestante[747]. Sinon, comment qualifier un orateur doué de toutes ses qualités[748]?

A peine fut-il à Nîmes que cette église résolut de le conserver. Le 11 décembre, elle le prie de rester[749]. Il s’en retourne néanmoins. Le 22 décembre, on fait demander à l’église d’Alais de le céder à temps ou à perpétuité[750]: elle refuse. Le 5 janvier, on envoie à Ferrier trois députés et non, comme à Cailhe, une simple lettre, pour l’engager au service de l’église[751] et, sans doute, il se laisse tenter par leurs offres, car il vient à Nîmes. Aussitôt, le consistoire décide qu’il y restera[752]. Mais ce n’était pas l’affaire de ceux d’Alais: ils réclament la réunion extraordinaire du colloque qui a lieu le 13 janvier[753].

Ce colloque ne trancha pas la question, car Ferrier, le 19 janvier, déclare au consistoire de Nîmes que «d’estre detenu en la présente ville, il ne peult que ne soit prouveu par ung sinode ou colloque, mesmes qu’il se doibt acheminer à l’asemblée de Castres». Mais le consistoire affecte de le considérer désormais comme son pasteur légitime. Il décide que M. Ferrier est arrêté pour toute cette semaine, mais que lundi prochain il pourra se rendre à Alais, attendu que cette église «se trouve depourvue[754]». Ce prêt aux habitants d’Alais d’un ministre qui, en somme, leur appartenait, dut les exaspérer.

On s’en aperçut en mars 1600, au synode d’Uzès. Sur la proposition de Moynier[755], les Nîmois y avaient envoyé une députation extraordinaire qui commença par réclamer qu’on lui cédât M. Ferrier, grâce à qui l’église avait «recongnu lesd. apostazies estre arrestées, les fidèles afermis, et l’audace de Coton, jésuite, réprimée;» on n’aurait, disait-elle, qu’à pourvoir l’église d’Alais, «beaucoup moins importante», d’un autre pasteur. Mais ceux d’Alais répondirent par des reproches contre Ferrier qui les avait quittés sans leur permission ni celle du colloque, «d’où seroit survenu que plusieurs de la religion se voyantz sans prêche seroient allés au sermon de Rhodes, jésuite», et contre le consistoire de Nîmes qui avait «voulu pratiquer M. Ferrier et l’aliéner d’eulx.» Le synode trouva moyen de mécontenter les deux églises par son jugement. Il confirma Ferrier à Alais, mais décida qu’elle le prêterait immédiatement à Nîmes pour trois mois, si bien que l’une et l’autre en appelèrent au synode national[756].

Néanmoins, la délibération du synode fut suivie par provision, et, sur la requête de Moynier, le consistoire de Nîmes écrivit à Ferrier d’arriver «le plus promptement que faire se pourra[757]». Il vint, mais il ne devait pas se considérer comme détaché de son église d’Alais, car, le 5 avril, il annonce que le pasteur Baille, d’Anduze, qui lui avait promis de venir faire la cène à Alais, n’y étant pas allé, lui-même est forcé de s’y rendre. Pourtant, il resta[758].

Le consistoire de Nîmes se trouvait alors très embarrassé. Il lui fallait absolument un ministre, ce qu’il cherchait en vain depuis 1596. Or, il n’avait pas d’argent. Moynier le menaçait de quitter la ville pour aller chercher à Marvéjols les sommes nécessaires «pour le mariage de sa fillie» si on ne lui payait ses gages[759]. Cependant, Chambrun était si inutile qu’on lui accordait peu après un congé d’un mois pour aller baptiser un de ses petits-fils[760]. Le consistoire dut faire un emprunt[761]. Et il redoubla d’efforts pour sortir des embarras continuels où le mettait le manque de pasteurs. Le 10 mai, il envoie à Ferrier un ancien «pour luy offrir tous moyens possibles, et s’il veult venir changer d’ert en ceste ville[762]». Même, il fait une tentative infructueuse auprès du célèbre Daniel Chamier, de Montélimar, pour obtenir son ministère[763]. Mais rien ne réussit, Ferrier ni Chamier n’acceptent. Aussi, Moynier qui, malgré l’assistance que lui apportaient temporairement les pasteurs du colloque, devait être surchargé de travail[764], semble prêt à tout abandonner. Il ne peut toucher ses gages; il a été forcé de faire des dettes pour 3 ou 400 l., et ses créanciers le poursuivent. En conséquence, il réclame ce qui lui est dû et, en même temps, un congé pour aller se reposer dans le Gévaudan. Le consistoire ne peut que le supplier de rester, lui promettre qu’on le payera sur les premiers deniers liquides et déclarer aux créanciers qu’il endosse les dettes de Moynier[765].