Le cappitaine voyant ledict Dom agaya sain & deliberé feust joyeulx esperant par luy scavoir comme il estoit guary: Affin de donner ordre & secours à ses gens. Lors qu'ilz furent arrivez pres le fort, le cappitaine luy demanda comme il s'estoit guary de sa maladie: lequel Dom agaya respondit qu'il avoit le jus & le marcq des fueilles d'ung arbre dont il s'estoit guary, & que c'estoit le singulier remede pour maladie. Ledict cappitaine luy demanda s'il y en avoit point la entour, & qu'il luy en monstrast pour guarir son serviteur qui avoit prins ladicte maladie audict Canada, durant qu'il demouroit avec Donnacona, ne luy voulant declarer le nombre des compaignons qui estoient malades. Lors ledict Dom Agaya envoya deux femmes pour en querir: lesquelles en apporterent neuf ou dix rameaulx, & nous monstrerent comme il failloit peller l'escorce & les fueilles dudict boys, & mettre tout boullir en eau, puis en boire de deux jours l'un, & mettre le marcq sur les jambes enflees & malades, & que de toute maladie ledict arbre guerissoit, ilz appellent ledict arbre en leur langaige Ameda.
Tost apres le cappitaine feist faire du breuvage pour faire boire es malades, desquelz n'y avoit nul d'eulx qui voulsist essayer ledict bruvage, synon ung ou deux qui se misrent en adventure d'icelluy assayer. Tout incontinent qu'ilz en eurent beu, ilz eurent l'advantage qui se trouva estre ung vray & evident myracle. Car de toutes maladies dequoy ilz estoient entachez, apres en avoir beu deux ou trois foys, recouvrerent santé & guarison: Tellement que tel y avoit desdictz compaignons qui avoit la grosse verolle cinq ou six ans au parvant ladicte maladie: a esté par icelle medecine curé nectement. Apres ce avoir veu & congneu, y a eu telle presse ladicte medecine, que on si vouloit tuer, à qui premier en auroit. De sorte que ung arbre aussi gros & aussi grand que chesne qui soit en France, a esté employé en six jours: lequel a faict telle operation, que si tous les medecins de Louvain & de Montpellyer y eussent esté avec toutes les drogues de Alexandrie, ilz n'en eussent pas tant faict en ung an, que le dict arbre a faict en six jours: Car il nous a tellement proffite, que tous ceulx qui ont voullu user, on recouvert santé & guarison la grace à dieu.
Comment le seigneur Donacona accompaigné de Taignoagny & plusieurs aultres faignans aller a la chasse aux Cerf & aux Dains, furent deux moys sans retourner. Et à leur retour amenerent grand nombre de gens que n'avions accoustumé de veoir.
urant le temps que la maladie & mortalité regnoit en noz navires, se partirent Donnacona, Taignoagny, & plusieurs autres, faignans aller prendre des Cerfz & Dains: Lesquelz ilz nomment en leur langaige Aiounesta & Asquenoudo, parce que les neiges estoient & que les glaces estoient ja rompues dedans le cours du fleuve, tellement qu'ilz pouvoient naviguer par icelluy. Et nous fut par Dom Agaya & aultres dict, qu'ilz ne seroient que environ quinze jours, ce que croyons, mais furent deux moys sans retourner. Au moyen dequoy eusmes suspicion qu'ilz ne feussent aller amasser grand nombre de gens pour nous faire desplaisir, parce qu'ilz nous veoient si affoibliz, nonobstant que avions mys si bon ordre à nostre faict, que si toute la puissance de leur terre y eust esté, ilz eussent sceu faire autre chose que nous regarder. Et pendent le temps qu'ilz estoient dehors, venoient tous les jours force gens a noz navires, comme ilz avoyent de coustume, nous apportant de la chair fresche de Cerfz & Dains, poissons fraiz de toutes sortes: Lesquelz ilz nous vendoient fort cher, ou autrement myeulx aymoient l'emporter, parce qu'ilz avoyent necessité de vivres pour lors, a cause de l'yver qui avoit esté long.
Comment Donnacona revint à Stadacone avec grand nombre de gens & feist ledict Donnacona du malade de peur de venir veoir le cappitaine, cuydant que ledict cappitaine allast vers luy.
e vingt & ungiesme jour dudict moys d'Avril, Dom Agaya vint à bort accompagné de plusieurs gens lesquelz estoient beaulx & puissans. Et n'avions accoustumé de les veoir: lesquelz dient que le seigneur Donnacona feroit le lendemain venu: & qu'il apporteroit force cher de cerfz & autre venaison. Et le lendemain vingt deuxisme jour dudict moys, vint le dict Donnacona, lequel admena en sa compaignie grand nombre de gens audict Stadacone, ne scavions à quelle occasion, n'y pourquoy: mais on dict à ung proverbe, qui de tout se garde de aucuns eschappe. Ce que nous estoit de necessité; Car nous estions si affoibliz tant de maladie que de gens mors, qu'il nous a fallu laisser ung de noz navires audict lieu de saincte Croix. Le cappitaine estant adverty de leur venue, & qu'ilz avoient admené tant de gens: & aussy que Dom Agaya le vint dire au cappitaine, sans vouloir passer la riviere qui seroit entre nous & ledict stadaconé: ains feist difficulté de passer, Ce que n'avoit acoustumé de faire, qui nous donna doubte de trahison. Voyant ce, le cappitaine envoya son serviteur accompaigné de Jehan poullet, lesquelz estoient plus que nulz aultres aymez dudict peuple du pais, pour veoir que estoit audict lieu,& qu'ilz faisoient, faignans les dictz poullet & serviteur estre aller veoir ledict Donnacona, parce qu'ilz avoient esté longuement avec luy à leur ville lesquelz luy porterent aucun petit present. Et lors que ledict Donnacona fut adverty de leur venue, feist le malade & se couche: Apres allerent en la maison de Taignoagny pour le veoir, ou par tout trouverent les maisons si plaines de gens, que on si povoit remuer: lesquelz on n'avoit accoustumé de veoir, & ne voulut permettre ledict Taignoagny que ledict serviteur allast es aultres maisons; ains les convoya vers les navires la moytié du chemin, & leur dict que si le cappitaine luy vouloit faire ce plaisir de prendre ung seigneur du pays nommé Agouanna, lequel luy avoit faict desplaisir, & l'emmener en France qu'il seroit tenu à luy: Et feroit tout ce que vouldroit ledit cappitaine, & que ledict serviteur retournast le lendemain dire la responce.
Quand le cappitaine fut adverty du grand nombre de gens qui estoyent audict lieu, ne scavoit à quelle fin, se deslibera leur jouer finesse. Et prendre leur seigneur Taignoagny, Dom Agaya & des principaulx. Aussi qu'il estoit bien desliberé de mener le dict seigneur en France pour compter & dire au Roy ce qu'il avoit veu es pais Accidentaulx, des merveilles du monde. Car il nous a certiffié avoir esté à la terre de Saguenay, en laquelle y a infini or, rubis & aultres richesses. Et y sont les hommes blancs comme en France & accoutrez de dras de laynes. Plus dict avoir veu autre pays, ou les gens ne mengent poinct & ne ont point de fondement, & ne digerent point ains font seulement eaue par la verge. Plus dict avoir esté en autre pais de Picquemyans & autres pais, ou les gens n'ont que une jambe. Et autres merveilles longues à racompter. Ledict seigneur est homme ancien, & ne cessa jamais d'aller par pais, depuis sa congnoissance, tant par fleuves, rivieres que par terre.
Apres que lesdictz Poullet & serviteur eurent fait leur message, & dist au cappitaine ce que ledict Taignoagny lui mandoit, renvoya ledict cappitaine son dict serviteur le lendemain dire audict Taignoagny qu'il le vint veoir, & luy dire ce qu'il vouloit, & qu'il lui feroit bonne chere & partie de son vouloir. Ledict Taignoagny luy manda qu'il viendroit le lendemain, & qu'il admeneroit le seigneur Donnacona & celuy qui luy avoit faict desplaisir, ce que ne feist: Ains fut deux jours sans venir, pendant lequel temps ne veint personne es navires dudict Stadacone comme avoient de coustume, mais nous fuyoient comme si les eussions voulu tuer. Lors apperceusmes leur mauvaistié, Et parce qu'ilz furent advertiz que ceulx de Sicadin alloient & venoient entour nous, & que leur avions habandonné le fond du navire que laissions pour avoir les viel cloud, vindrent dudict Stadaconé le tiers jour ensuyvant de l'autre bort de la riviere, & passerent la plus grand partie d'eulx en petis basteaulx sans difficulté: mais ledict Donnacona n'y voulut passer. Et furent Taignoagny & Dom Agaya plus d'une heure à parlementer ensemble, avant que vouloir passer. En fin ilz passerent & vindrent parler audict cappitaine, & pria ledict Taignoagny ledict cappitaine vouloir prendre & emmener ledict homme en France. Ce que reffusa ledict cappitaine: disant que le Roy son maistre luy avoit deffendu de non emmener homme ni femme en France: mais bien deux ou trois petis enfans pour apprendre le langaige, mais que voluntiers l'emmeneroit en terre neufve, & qu'il le mettroit en une ysle. Ces parolles disoit ledict cappitaine pour les asseurer, & acelle fin d'amener ledict seigneur Donnacona, lequel estoit demeuré dela l'eaue desquelles parolles fut fort joyeulx ledict Taignoagny, esperant ne retourner jamais en France, & promist audict cappitaine de retourner le lendemain qui estoit le jour saincte Croix, & admener ledict seigneur Donnacona & tout le peuple dudict lieu.