Ainsi que nous l'avons dit, les mss sont au nombre de trois, tous d'une écriture contemporaine de la rédaction même, & tellement semblable d'un exemplaire à l'autre, qu'au premier abord on pourrait les croire tous de la même main. Il y a cependant quelques différences, & il est permis de croire que ce sont trois expéditions grossoyées successivement d'après une seule & même minute, à laquelle il pouvait être fait quelque légère addition pour en former un ensemble plus complet & mieux disposé.
Celui des trois mss qui nous parait réunir divers caractères d'antériorité à l'égard des deux autres, porte, dans le classement actuel des mss français de la Bibliothèque impériale, le n° 5653, primitivement il avait été numéroté MDXIIII; il reçut ensuite le n° 611 dans la Bibliothèque royale de Fontainebleau, & fut inscrit plus tard sous le n° 10272 dans celle de Paris. Il est couvert d'une reliure ancienne nouvellement restaurée, en basane brun clair, décorée en or, sur les plats, des armes & du chiffre du roi Charles IX. Nous le désignerons spécialement désormais, pour abréger, par la lettre A.
Le second ms, portant aujourd'hui le n° 5589, avait primitivement été numéroté huit cents trente trois; il fut classé à Fontainebleau sous le n° 672, puis à Paris sous le n° 10025. Il est relié en ancien maroquin rouge plein, a filets dorés & médaillon ovale aux armes royales sur les plats. Nous le désignerons par la lettre B.
Le troisième, sous le n° 5644 dans l'ordre actuel, provient de la bibliothèque de Philibert de la Mare: il portait, dans le classement de ce fonds, le n° 373, & il fut inscrit au Catalogue des mss du roi sous le n° 10265-3. Il est couvert d'une demi-reliure moderne à dos de maroquin rouge du Levant, avec papier d'Annonay marbré sur les plats. Nous lui Affecterons spécialement la lettre C.
Tous les trois sont écrits sur papier semblable, de format couronne in-folio, les volumes ne différant entre eux de grandeur que par la rognure; le premier compte 59 feuillets remplis, le second 66, le dernier 62. Le premier n'offre aucun des intitulés de chapitres qui se trouvent dans les deux autres aussi bien que dans l'imprimé; il ne contient pas non plus l'épître au Roi qui se lit dans les autres; & il commence en belle page par un titre général, qui se retrouve dans le ms B au verso du premier feuillet, sur lequel il n'est écrit rien autre chose. Ce titre Général manque au ms C, mais on peut admettre qu'il y était joint dans l'origine, comme au ms B, au verso d'un feuillet de garde qui aura disparu, ou bien que l'adjonction en aura été négligée. Ce titre est très-différent de celui de l'édition imprimée, lequel a évidemment été suppléé par l'éditeur d'alors si le ms dont il disposait en était dépourvu, ou substitué par lui à l'intitulé original, qui a pu lui paraître d'une rédaction par trop lourdement solennelle pour éveiller la curiosité du public.
Le voici en effet tel que le donnent nos manuscrits:
Seconde navigation faicte par le commandement & voulloir du tres chrestien roy François premier de ce nom au parachevement de la descouverte des terres occidentalles estantes soubz le climat & paralleles des terres & royaulme dudict seigneur & par luy precedantement ja commencées a faire descouvrir. Icelle navigation faicte par Jacques Cartier natif de Sainct Malo de lisle en Bretaigne, pillote dudict seigneur, en lan mil cinq cens trente six.
Nous sommes disposé à penser que le ms A n'est autre que l'expédition originale destinée au roi, soit que Cartier lui-même ait été admis à la lui présenter, comme le donnerait à croire Lescarbot, soit qu'elle ait dû passer par les mains de l'amiral de Brion: l'épître qui se lit en tête des autres exemplaires, & fait corps avec eux, devait naturellement, dans une présentation ou un envoi officiel, être mise séparément sous les yeux du souverain, & voilà comment elle n'est pas jointe à la relation, qu'elle accompagnait sans doute, mais dont elle devait être matériellement détachée. C'est dans les transcriptions ultérieures seulement que l'épître aura été réunie à la relation, & les chapitres de celle-ci pourvus d'intitulés auxquels on n'avait pas d'abord songé.
A ces additions près, le ms B reproduit fidèlement le ms A; & le ms C leur est aussi presque entièrement conforme: dans les cas cependant où quelque différence peut être remarquée, c'est le ms C que semblerait refléter plus particulièrement la rédaction suivie par l'éditeur de 1545, aussi bien que celle dont a fait usage Lescarbot. Quant aux éditions de Ternaux & de la Société littéraire & historique de Québec, elles ont été faites, l'une d'après les mss B & C, l'autre sur l'ensemble des trois mss combinés avec les extraits de Lescarbot. comme, pour certains mots, surtout pour les noms propres, la lecture des mss peut offrir quelque incertitude, il nous a semblé utile de comparer entre elles les leçons diverses auxquelles se sont arrêtés les éditeurs successifs, & nous avons en conséquence, pour la désignation éventuelle de ces publications, affecté spécialement la lettre L aux extraits de Lescarbot, la lettre T à l'édition de Ternaux, & la lettre Q à l'édition donnée par la Société de Québec.
Il nous a paru oiseux de noter scrupuleusement une à une toutes ses nuances d'orthographe dans les mots de la langue usuelle, toutes les inversions des mots d'une même phrase, tous ces petits riens qui eussent rendu le relevé des variantes aussi étendu que le livre même: peut-être quelques lecteurs trouveront-ils que nous aurions du élaguer encore davantage. Quant aux noms propres, au contraire, ainsi qu'aux expressions peu usées, nous avons cru que notre scrupule ne pourrait être trop grand; toutefois, même à cet égard, il nous parait suffisant de dire ici une fois pour toutes, que le nom du voyageur lui-même, toujours imprimé Quartier par Lescarbot, & à son exemple par la Société littéraire & historique de Québec, est constamment écrit Cartier dans nos mss.