Les établissements scandinaves offrent à notre investigation plus de certitude, de suite & de durée. L'islandais Biarne Hériulfson, écarté pendant une brume intense de sa route vers le Groenland où il allait retrouver son père, avait aperçu & côtoyé en 896 des terres inconnues vers l'occident, d'où il avait regagné en cinq journées de mer la demeure paternelle; le récit qu'il en faisait un jour, après plusieurs années, à la cour de Norvège, fit naître le regret qu'il n'eût pas effectué une reconnaissance plus exacte de ces contrées nouvelles; si bien qu'un de ses compagnons, Leif Erikson ayant résolu d'aller compléter sa découverte, lui acheta son navire, y embarqua trente-cinq hommes au printemps de l'an 1000, & vint atterrir à la côte signalée par Biarne, au point où celui-ci l'avait perdue de vue: ce n'était qu'un plateau rocheux & aride, Helluland, où l'érudition moderne a cru reconnaître Terre-Neuve; on reprit la mer, & l'on vint descendre, au bout de trois journées au sud-ouest, sur une terre plate & boisée, Markland, signalée par la blancheur des sables du rivage, telle que les instructions nautiques représentent l'Acadie; puis navigant encore deux journées au sud-ouest, on atteignit une ile, près de laquelle une péninsule s'avançait à l'est & au nord, comme on voit aujourd'hui le cap Cod dépasser au nord-est l'île Nantucket; Leif s'engagea dans le détroit, puis trouvant au-delà un lieu favorable, il forma près d'une petite rivière un établissement pour explorer à son aise le pays; & comme on rencontra dans les environs de Leifsbudir, la vigne croissant spontanément, on donna à cette contrée le nom de Vinland; c'est aujourd'hui le Rhode-Island & la région voisine. Après avoir pris un chargement de bois de construction, Leif revint au printemps de 1001 au Groenland, & pendant une douzaine d'années encore les frères Thorwald & Thorstein, sa belle-soeur Gudrida remariée à Thorfinn Karlsefne, & enfin sa vaillante soeur Freydisa, firent diverses expéditions semblables au Vinland; mais l'hostilité des sauvages indigènes les fit renoncer à poursuivre ces armements périodiques. D'autres, sans doute, les reprirent à leur tour, & les établissements fondés par Leif & par Thorfinn se développèrent à la longue d'une manière permanente, puisque l'évêque groenlandais Erik s'y rendit lui-même, en 1121 afin de pourvoir aux besoins spirituels de la colonie.

Les sagas du Nord ont conservé quelques autres traces des relations qui se continuèrent entre le Groenland & la côte opposée: en 1266 des navires furent envoyés en reconnaissance par delà les stations de pêche les plus avancées, jusqu'à la hauteur, pense-t-on, du détroit de Barrow; en 1285 deux ecclésiastiques islandais, Adalbrand & Thorwald Helgason, naviguaient à l'ouest jusqu'à Terre-Neuve, désignée en cette circonstance par les chroniqueurs sous le nom de Fundu-nyia-land, qui se retrouve tout entier dans la forme anglaise actuelle de New-Foundland; enfin, en 1347, un voyage de dix-sept Groenlandais au Markland fut contrarié au retour par une tempête qui entraîna le navire en Islande; & la narration qu'on en faisait en 1356 montre que le pays de Markland était alors encore fréquenté par les Scandinaves. Mais il n'en est plus question dans leurs histoires ultérieures.

IV

Un récit vénitien, venu à la lumière après un trop long oubli, peut néanmoins, sans trop de scrupule, être admis en appendice à la suite de ces souvenirs des navigations scandinaves; je veux parler des lambeaux d'une correspondance de famille émanée des frères Nicolas & Antoine Zéni, qui s'étaient établis vers 1390 aux Faer-oer, ou comme on disait alors, en Frislande, & naviguèrent successivement pendant une quinzaine d'années dans ces mers septentrionales.

Le dernier y recueillit, de la bouche d'un vieux pêcheur, la notice d'une terre lointaine dans l'ouest, nommée Estotiland, où vingt-six ans auparavant (vers 1380 à ce qu'il semble), il avait été jeté par une furieuse tempête; les habitants conservaient des rapports habituels avec le Groenland, & possédaient encore quelques livres latins, qu'ils ne comprenaient plus. Associé par eux, au bout de cinq années, à une expédition dans le sud, vers le pays de Drogio, une tempête le jeta plus loin, chez un peuple de sauvages cannibales qui le gardèrent esclave pendant de longues années, jusqu'à ce qu'après bien des vicissitudes il parvint à s'échapper de leurs mains & à regagner Drogio, d'où il revint après trois ans d'attente à Estotiland: il se livra alors au commerce entre ces deux contrées, s'y enrichit, & put terminer enfin sa longue odyssée en armant lui-même un navire pour retourner en Frislande.

C'est encore à ces relations de plus en plus rares, mais qui n'avaient jamais été complètement abandonnées entre les Etats scandinaves & leurs colonies du nord-ouest, que se rattache le souvenir de ce pilote norvégien, originaire de Pologne, Hans Koeln ou Ivan z'Kolna, c'est-à-dire Jean de Kolno en Mazovie, envoyé en 1476 pour ravitailler les stations du Groenland, & qui visita, dit-on, la côte opposée en pénétrant jusqu'à la grande baie qui devait recevoir longtemps après le nom de Hudson.

V

Il est naturel de penser qu'une notion plus ou moins précise, mais certaine & incontestée, de l'existence des régions transatlantiques tant de fois abordées par les marins du Nord, s'était conservée parmi eux, & les écrits d'Adam de Brème prouvent qu'elle avait même pénétré, dès le onzième siècle, jusqu'au sein de la Germanie. On devait la trouver d'autant plus vivante & plus assurée, qu'on s'élevait davantage vers les escales d'où étaient parties les plus fréquentes expéditions: il ne faut donc point se récrier contre la supposition que dans son voyage d'Islande en 1477, Christophe Colomb aurait recueilli en cette île des indices propres à exciter ou confirmer dans son esprit la conviction que l'Océan occidental pouvait être franchi par de hardis navigateurs, sûrs de trouver au-delà des rivages accessibles. Les théories du florentin Toscanelli avaient déjà, en 1477, soutenu cette thèse auprès des savants de Portugal, & lorsque Colomb parvint à les connaître quelques années après, vers 1481 suivant toute apparence, il n'hésita plus à se consacrer sans réserve à l'accomplissement du grand dessein d'aller par cette voie de l'occident à la rencontre des plages extrêmes de l'Asie orientale; mais il lui fallut l'immense courage de mendier encore pendant plus de dix années, auprès des rois de l'Europe latine, des vaisseaux que, nouveau Typhis, il pût conduire à la conquête de cette autre toison d'or. Serait-il vrai que, dans l'intervalle, un navigateur français, le capitaine Cousin, de Dieppe, porté à l'ouest en 1488, jusqu'à de lointains parages inconnus aurait alors atteint ou aperçu quelque point de la côte américaine? Rien ne se peut déduire avec précision des vagues indices que nous ont tardivement transmis à ce sujet d'insuffisantes traditions en admettant le fait comme certain, ce ne serait en définitive qu'un anneau de plus à compter dans la chaîne des découvertes au bout de laquelle vient se souder, à la fameuse date du 10 octobre 1492, la véritable prise de possession, par l'Europe, de l'hémisphère transatlantique, simplement jusqu'alors visité à l'aventure par les devanciers de l'immortel Génois.

VI

Pendant que Colomb, tout plein encore des illusions de ses rêves cosmographiques, s'ingéniait à retrouver dans l'archipel des Antilles le Zipan-gu & les domaines du grand kâân du Khatay, marqués à cette place sur la carte que lui avait jadis envoyée Toscanelli, un autre navigateur Italien, établi depuis longtemps en Angleterre au port de Bristol, Jean Cabot de Venise, S'étant élevé vers l'ouest durant un de ses voyages, arriva, le 24 juin 1494, en vue d'une terre & d'une ile inconnues, qu'il appela du nom de Saint-Jean, le patron du jour; & il revint solliciter une commission royale qui lui assurât le privilége de ses découvertes sous l'autorité de la Couronne d'Angleterre, ce qui lui fut accordé par lettres-patentes données à Westminster le 5 mars 1496. Il effectua en conséquence, en 1497, sur un navire armé à Bristol au compte du roi Henri VII, & accompagné de trois bâtiments marchands, un second voyage de trois mois, donc il était de retour au commencement d'août, après une navigation de trois cents lieues le long d'une côte où nul habitant ne s'était montré, & sur laquelle il avait planté la bannière britannique de Saint-Georges & le pavillon vénitien de Saint-Marc.