«L'envie, la jalousie, le dépit, la rage me préparent les châtiments les plus cruels auxquels puisse être soumis un être de mon espèce, dégradé par son choix; et vous seul pouvez m'en garantir. À peine est-il jour, et déjà les délateurs sont en chemin pour vous déférer, comme nécromancien, à ce tribunal que vous connaissez.

—Dans une heure...

—Arrêtez! m'écriai-je en me mettant les poings fermés sur les yeux, vous êtes le plus adroit, le plus insigne des faussaires. Vous parlez d'amour, vous en présentez l'image, vous en empoisonnez l'idée; je vous défends de m'en dire un mot; laissez-moi me calmer assez, si je le puis, pour devenir capable de prendre une résolution. S'il faut que je tombe entre les mains du tribunal, je ne balance pas, pour ce moment-ci, entre vous et lui; mais si vous m'aidez à me tirer d'ici, à quoi m'engagerai-je? Puis-je me séparer de vous quand je le voudrai? Je vous somme de me répondre avec clarté et précision...

—Pour vous séparer de moi, Alvare, il suffira d'un acte de votre volonté. J'ai même regret que ma soumission soit forcée. Si vous méconnaissez mon zèle par la suite, vous serez imprudent, ingrat...

—Je ne crois rien, sinon qu'il faut que je parte. Je vais éveiller mon valet de chambre: il faut qu'il me trouve de l'argent, qu'il aille à la poste. Je me rendrai à Venise, près de Bentinelli, banquier de ma mère.

—Il vous faut de l'argent? Heureusement, je m'en suis précautionné: j'en ai à votre service...

—Gardez-le. Si vous étiez une femme, en l'acceptant je ferais une bassesse...

—Ce n'est pas un don, c'est un prêt que je vous propose. Donnez-moi un mandement sur le banquier; faites un état de ce que vous devez ici. Laissez sur votre bureau un ordre à Carle pour payer. Disculpez-vous par lettre auprès de votre commandant, sur une affaire indispensable qui vous force à partir sans congé. J'irai à la poste vous chercher une voiture et des chevaux. Mais, auparavant, Alvare, forcée à m'écarter de vous, je retombe dans toutes mes frayeurs; dites: Esprit qui ne t'es lié à un corps que pour moi, et pour moi seul, j'accepte ton vasselage et t'accorde ma protection.

En me prescrivant cette formule, elle s'était jetée à mes genoux, me tenait la main, la pressait, la mouillait de larmes.

J'étais hors de moi, ne sachant quel parti prendre; je lui laisse ma main qu'elle baise, et je balbutie les mots qui lui semblaient si importants. À peine ai-je fini qu'elle se relève. «Je suis à vous, s'écrie-t-elle avec transport; je pourrai devenir la plus heureuse de toutes les créatures.»