Hélas! quelle est ma chimère,
Fille du ciel et des airs!
Pour Alvare et pour la terre
J'abandonne l'univers;
Sans éclat et sans puissance,
Je m'abaisse jusqu'aux fers;
Et quelle est ma récompense!
On me dédaigne et je sers.
Coursiers, la main qui vous mène
S'empresse à vous caresser;
On vous captive, on vous gêne;
Mais on craint de vous blesser.
Des efforts qu'on vous fait faire,
Sur vous l'honneur rejaillit,
Et le frein qui vous modère
Jamais ne vous avilit.
Alvare, une autre t'engage,
Et m'éloigne de ton cœur:
Dis-moi par quel avantage
Elle a vaincu ta froideur?
On pense qu'elle est sincère,
On s'en rapporte à sa foi;
Elle plaît, je ne puis plaire;
Le soupçon est fait pour moi.
La cruelle défiance
Empoisonne le bienfait.
On me craint en ma présence,
En mon absence on me hait.
Mes tourments, je les suppose;
Je gémis, mais sans raison;
Si je parle, j'en impose;
Je me tais, c'est trahison.
Amour, tu fis l'imposture,
Je passe pour l'imposteur;
Ah! pour venger notre injure,
Dissipe enfin son erreur.
Fais que l'ingrat me connaisse,
Et quel qu'en soit le sujet,
Qu'il déteste une faiblesse
Dont je ne suis pas l'objet.
Ma rivale est triomphante,
Elle ordonne de mon sort,
Et je me vois dans l'attente
De l'exil ou de la mort:
Ne brisez pas votre chaîne,
Mouvements d'un cœur jaloux,
Vous éveilleriez la haine,
Je me contrains, taisez-vous.
Le son de la voix, le chant, le sens des vers, leur tournure, me jettent dans un désordre que je ne puis exprimer. «Être fantastique, dangereuse imposture! m'écriai-je en sortant avec rapidité du poste où j'étais demeuré trop longtemps, peut-on mieux emprunter les traits de la vérité et de la nature? Que je suis heureux de n'avoir connu que d'aujourd'hui le trou de cette serrure, comme je serais venu m'enivrer, combien j'aurais aidé à me tromper moi-même! Sortons d'ici. Allons sur la Brenta, dès demain. Allons-y ce soir.»
J'appelle sur-le-champ un domestique et fais dépêcher, dans une gondole, ce qui m'était nécessaire pour aller passer la nuit dans ma nouvelle maison.
Il m'eût été trop difficile d'attendre la nuit dans mon auberge. Je sortis. Je marchais au hasard. Au détour d'une rue, je crus voir entrer dans un café ce Bernadillo qui accompagnait Soberano dans notre promenade à Portici. «Autre fantôme! dis-je: ils me poursuivent» J'entrai dans ma gondole, et courus tout Venise de canal en canal; il était onze heures quand je rentrai. Je voulus partir pour la Brenta; et mes gondoliers fatigués, refusant le service, je fus obligé d'en faire appeler d'autres: ils arrivèrent, et mes gens, prévenus de mes intentions, me précèdent dans la gondole, chargés de leurs propres effets. Biondetta me suivait.
À peine ai-je les deux pieds dans le bâtiment, que des cris me forcent à me retourner. Un masque poignardait Biondetta. «Tu l'emportes sur moi! meurs, meurs, odieuse rivale.»
L'exécution fut si prompte qu'un de mes gondoliers, resté sur le rivage, ne put l'empêcher. Il voulut attaquer l'assassin en lui portant le flambeau dans les yeux; un autre masque accourt et le repousse avec une action menaçante, une voix étonnante que je crus reconnaître pour celle de Bernadillo.
Hors de moi, je m'élance de la gondole. Les meurtriers ont disparu. À l'aide du flambeau, je vois Biondetta pâle, baignée dans son sang, expirante.
Mon état ne saurait se peindre. Toute autre idée s'efface. Je ne vois plus qu'une femme adorable, victime d'une prévention ridicule, sacrifiée à ma vaine et extravagante confiance, et accablée par moi jusque-là des plus cruels outrages.
Je me précipite, j'appelle en même temps le secours et la vengeance. Un chirurgien, attiré par l'éclat de cette aventure, se présente. Je fais transporter la blessée dans mon appartement; et, de peur qu'on ne la ménageât point assez, je me chargeai moi-même de la moitié du fardeau.
Quand on l'eut déshabillée, quand je vis ce beau corps sanglant atteint de deux énormes blessures, qui semblaient devoir attaquer toutes deux les sources de la vie, je dis, je fis mille extravagances.