C'était mon chien, un jeune danois dont on m'avait fait présent. Tous les jours, je le faisais jouer avec mon mouchoir. Comme il s'était échappé de la maison la veille, je l'avais fait attacher pour prévenir une seconde évasion. Il venait de rompre son attache; conduit par l'odorat, il m'avait trouvé, et me tirait par mon manteau pour me montrer sa joie et me solliciter au badinage; j'eus beau le chasser de la main, de la voix, il ne fut pas possible de l'écarter: il courait, revenait sur moi en aboyant; enfin, vaincu par son importunité, je le saisis par son collier, et le reconduisis à la maison.
Comme je revenais au berceau pour rejoindre Biondetta, un domestique, marchant presque sur mes talons, nous avertit qu'on avait servi, et nous fûmes prendre nos places à table. Biondetta eût pu y paraître embarrassée. Heureusement nous nous trouvions en tiers, un jeune noble était venu passer la soirée avec nous.
Le lendemain, j'entrai chez Biondetta, résolu de lui faire part des réflexions sérieuses qui m'avaient occupé pendant la nuit. Elle était au lit, et je m'assis auprès d'elle. «Nous avons, lui dis-je, pensé faire hier une folie dont je me fusse repenti le reste de mes jours. Ma mère veut absolument que je me marie. Je ne saurais être à d'autre qu'à vous, et ne puis point prendre d'engagement sérieux sans son aveu, Vous regardant déjà comme ma femme, chère Biondetta, mon devoir est de vous respecter.
—Eh! ne dois-je pas vous respecter vous-même, Alvare? Mais ce sentiment ne serait-il pas le poison de l'amour?—Vous vous trompez, repris-je, il en est l'assaisonnement.
—Bel assaisonnement, qui vous ramène à moi d'un air glacé, et me pétrifie moi-même! Ah! Alvare! Alvare! je n'ai heureusement ni rime ni raison, ni père ni mère, et veux aimer de tout mon cœur sans cet assaisonnement-là. Vous devez des égards à votre mère: ils sont naturels; il suffit que sa volonté ratifie l'union de nos cœurs, pourquoi faut-il qu'elle la précède? Les préjugés sont nés chez vous au défaut de lumières; et, soit en raisonnant, soit en ne raisonnant pas, ils rendent votre conduite aussi inconséquente que bizarre. Soumis à de véritables devoirs, vous vous en imposez qu'il est ou impossible ou inutile de remplir: enfin, vous cherchez à vous faire écarter de la route, dans la poursuite de l'objet dont la possession vous semble la plus désirable. Notre union, nos liens deviennent dépendants de la volonté d'autrui. Qui sait si dona Mencia me trouvera d'assez bonne maison pour entrer dans celle de Maravillas? Et je me verrais dédaignée! Ou, au lieu de vous tenir de vous-même, il faudrait vous obtenir d'elle! Est-ce un homme destiné à la haute science qui me parle, ou un enfant qui sort des montagnes de l'Estramadure? Et dois-je être sans délicatesse quand je vois qu'on ménage celle des autres plus que la mienne? Alvare! Alvare! on vante l'amour des Espagnols; ils auront toujours plus d'orgueil et de morgue que d'amour.»
J'avais vu des scènes bien extraordinaires, je n'étais point préparé à celle-ci. Je voulus excuser mon respect pour ma mère; le devoir me le prescrivait, et la reconnaissance, l'attachement, plus forts encore que lui. On ne m'écoutait pas... «Je ne suis pas devenue femme pour rien, Alvare: vous me tenez de moi, je veux tous tenir de vous. Dona Mencia désapprouvera après si elle est folle: ne m'en parlez plus. Depuis qu'on me respecte, qu'on se respecte, qu'on respecte tout le monde, je deviens plus malheureuse que lorsqu'on me haïssait.» Et elle se mit à sangloter.
Heureusement je suis fier, et ce sentiment me garantit du mouvement de faiblesse qui m'entraînait aux pieds de Biondetta, pour essayer de désarmer cette déraisonnable colère, et faire cesser des larmes dont la vue seule me mettait au désespoir. Je passai dans mon cabinet. En m'y enchaînant, on m'eût rendu service, enfin, craignant l'issue des combats que j'éprouvais, je courus à ma gondole: une des femmes de Biondetta se trouve sur mon chemin. «Je vais à Venise, lui dis-je: j'y deviens nécessaire pour la suite du procès intenté à Olympia.» Et sur-le-champ je pars, en proie aux plus dévorantes inquiétudes, mécontent de Biondetta et plus encore de moi, voyant qu'il ne me restait à prendre que des partis lâches ou désespérés.
J'arrive à la ville: je touche à la première calle. Je parcours d'un air effaré toutes les rues qui sont sur mon passage, ne m'apercevant point qu'un orage affreux va fondre sur moi, et qu'il faut m'inquiéter pour trouver un abri.
C'était dans le milieu du mois de juillet. Bientôt je fus chargé par une pluie abondante mêlée de beaucoup de grêle.
Je vois une porte ouverte devant moi: c'était celle de l'église du grand couvent des Franciscains; je m'y réfugie.