Cependant, à force de regarder avec attention, je crois distinguer, à la distance d'une lieue, une fumée qui s'élève derrière un taillis, mêlé de quelques arbres assez élevés; alors, confiant ma voiture à la garde du muletier, j'engage Biondetta à marcher avec moi du côte qui m'offre l'apparence de quelques secours.
Plus nous avançons, plus notre espoir se fortifie; déjà la petite forêt semble se partager en deux: bientôt elle forme une avenue au fond de laquelle on aperçoit des bâtiments d'une structure modeste: enfin une ferme considérable termine notre perspective.
Tout semble être en mouvement dans cette habitation, d'ailleurs isolée. Dès qu'on nous aperçoit, un homme se détache et vient au-devant de nous.
Il nous aborde avec civilité. Son extérieur est honnête: il est vêtu d'un pourpoint de satin noir, taillé en couleur de feu, orné de quelques passements en argent. Son âge paraît être de vingt-cinq à trente ans. Il a le teint d'un campagnard; la fraîcheur perce sous le hâle, et décèle la vigueur et la santé.
Je le mets au fait de l'accident qui m'attire chez lui. «Seigneur cavalier, me répondit-il, vous êtes toujours le bien arrivé, et chez des gens remplis de bonne volonté. J'ai ici une forge, et votre essieu sera rétabli: mais vous me donneriez aujourd'hui tout l'or de monseigneur le duc de Medina-Sidonia, mon maître, que ni moi ni personne des miens ne pourraient se mettre à l'ouvrage. Nous arrivons de l'église, mon épouse et moi, c'est le plus beau de nos jours. Entrez. En voyant la mariée, mes parents mes amis, mes voisins qu'il me faut fêter, vous jugerez s'il m'est possible de faire travailler maintenant. D'ailleurs, si madame et vous ne dédaignez pas une compagnie composée de gens qui subsistent de leur travail depuis le commencement de la monarchie, nous allons nous mettre à table, nous sommes tous heureux aujourd'hui; il ne tiendra qu'à vous de partager notre satisfaction. Demain nous penserons aux affaires.» En même temps il donne ordre qu'on aille chercher ma voiture.
Me voilà, hôte de Marcos, le fermier de monseigneur le duc, et nous entrons dans le salon préparé pour le repas de noce; adossé au manoir principal, il occupe tout le fond de la cour: c'est une feuillée en arcades, ornée de festons de fleurs, d'où la vue, d'abord arrêtée par les deux petits bosquets, se perd agréablement dans la campagne, à travers l'intervalle qui forme l'avenue.
La table était servie, Luisia, la nouvelle mariée, est entre Marcos et moi: Biondetta est à côte de Marcos. Les pères et les mères, les autres parents sont vis-à-vis; la jeunesse occupe les deux bouts.
La mariée baissait deux grands yeux noirs qui n'étaient pas faits pour regarder en-dessous; tout ce qu'on lui disait et même les choses indifférentes la faisaient sourire et rougir.
La gravité préside au commencement du repas: c'est le caractère de la nation; mais à mesure que les outres, disposées autour de la table, se désenflent, les physionomies deviennent moins sérieuses. On commençait à s'animer quand, tout à coup les poëtes improvisateurs de la contrée paraissent autour de la table. Ce sont des aveugles qui chantent les couplets suivants, en s'accompagnant de leurs guitares:
Marcos a dit à Louise:
Veux-tu mon cœur et ma foi?
Elle a répondu: Suis-moi,
Nous parlerons à l'église,
Là, de la bouche et des yeux,
Ils se sont juré tous deux
Une flamme vive et pure.
Si vous êtes curieux
De voir des époux heureux,
Venez en Estramadure.
Louise est sage, elle est belle;
Marcos a bien des jaloux;
Mais il les désarme tous
En se montrant digne d'elle;
Et tout ici, d'une voix,
Applaudissant à leur choix,
Vante une flamme aussi pure
Si vous êtes curieux
De voir des époux heureux,
Venez en Estramadure.
D'une douce sympathie,
Comme leurs cœurs sont unis!
Leurs troupeaux sont réunis
Dans la même bergerie;
Leurs peines et leurs plaisirs,
Leurs soins, leurs vœux, leurs désirs
Suivent la même mesure.
Si vous êtes curieux
De voir des amants heureux,
Venez en Estramadure.