«Eh! seigneur cavalier, me dit-il, à quelle heure comptez-vous donc partir? si vous voulez arriver à Maravillas aujourd'hui, vous n'avez pas de temps à perdre, il est près de midi.»

Je ne répondais pas; il m'examine: «Comment, vous êtes resté tout habillé sur votre lit? Vous y avez donc passé quatorze heures sans vous éveiller? Il fallait que vous eussiez un grand besoin de repos. Madame votre épouse s'en est doutée: c'est sans doute dans la crainte de vous gêner qu'elle a été passer la nuit avec une de mes tantes; mais elle a été plus diligente que vous; par ses ordres, dès le matin, tout a été mis en état dans votre voiture, et vous pouvez y monter. Quant à madame, vous ne la trouverez pas ici. Nous lui avons donné une bonne mule; elle a voulu profiter de la fraîcheur du matin: elle vous précède, et doit vous attendre dans le premier village que vous rencontrerez sur votre route.»

Marcos sort. Machinalement je me frotte les yeux et passe la main sur ma tête pour y trouver ce filet dont mes cheveux devaient être enveloppés.... Elle est nue, en désordre, ma cadenette est comme elle était la veille: la rosette y tient. «Dormirais-je? me dis-je alors. Ai-je dormi? Serais-je assez heureux pour que tout ceci n'ait été qu'un songe? Je lui ai vu éteindre la lumière.... Elle l'a éteinte.... La voilà....» Marcos rentre. Si vous voulez prendre un repas, seigneur cavalier, il est préparé. Votre voiture est attelée.»

Je descends du lit; à peine puis-je me soutenir, mes jarrets plient sous moi. Je consens à prendre quelque nourriture, mais cela me devient impossible. Alors, voulant remercier le fermier et l'indemniser de la dépense que je lui ai occasionnée, il refuse.

«Madame, me répondit-il, nous a satisfaits, et plus que noblement; vous et moi, seigneur cavalier, avons deux braves femmes.» À ce propos, sans rien répondre, je monte dans ma chaise: elle chemine.

Je ne peindrai point la confusion de mes pensées: elle était telle que l'idée du danger dans lequel je devais trouver ma mère ne s'y retraçait que faiblement. Les yeux hébétés, la bouche béante, j'étais moins un homme qu'un automate.

Mon conducteur me réveille. «Seigneur cavalier, nous devons trouver madame dans ce village-ci.» Je ne lui répondis rien. Nous traversions une espèce de bourgade; à chaque maison, il s'informe si l'on n'a pas vu passer une jeune dame en tel et tel équipage. On lui répond qu'elle ne s'est point arrêtée. Il se retourne comme voulant lire sur mon visage mon inquiétude à ce sujet. Et, s'il n'en savait pas plus que moi, je devais lui paraître bien troublé.

Nous sommes hors du village, et je commence à me flatter que l'objet actuel de mes frayeurs s'est éloigné au moins pour quelque temps. «Ah! si je puis arriver, tomber aux genoux de dona Mencia, me dis-je à moi-même; si je puis me mettre sous la sauvegarde de ma respectable mère, fantômes, monstres qui vous êtes acharnés sur moi, oserez-vous violer cet asile? J'y retrouverai, avec les sentiments de la nature, les principes salutaires dont je m'étais écarté, je m'en ferai un rempart contre vous.

»Mais si les chagrins occasionnés par mes désordres m'ont privé de cet ange tutélaire... Ah! je ne veux vivre que pour la venger sur moi-même. Je m'ensevelirai dans un cloître... Eh! qui m'y délivrera des chimères engendrées dans mon cerveau? Prenons l'état ecclésiastique. Sexe charmant, il faut que je renonce à vous, une larve infernale s'est revêtue de toutes les grâces dont j'étais idolâtre: ce que je verrais en vous de plus touchant me rappellerait...»

Au milieu de ces réflexions dans lesquelles mon attention est concentrée, la voiture est entrée dans la grande cour du château. J'entends une voix: «C'est Alvare! c'est mon fils!» J'élève la vue et reconnais ma mère sur le balcon de son appartement.