Primrose se faisait ces reproches, cette exhortation, cette semonce, rapidement et à l'abri d'un bon oreiller. Tout habile qu'est Bazilette, elle prend le change, et explique une rougeur subite, suivie d'un long silence, à l'avantage du succès de la négociation dont elle s'était chargée. Elle sort sur un prétexte, et va rendre compte à Lionel selon ce qu'elle a pu imaginer.
«Votre belle se prétend mariée, amoureuse, fidèle. Cependant je me suis hasardée à lui proposer un petit pèlerinage avec vous, en termes honnêtes, mais intelligibles. Elle a rougi, baissé les yeux, et ne m'a montré ni dents ni griffes. Comme elle me semblait capituler avec elle-même, je n'ai pas cru devoir l'engager plus loin. Il faut laisser quelque chose à faire au mérite.
—Tu te surpasses, ma bonne Bazilette; tu excelles: courons, volons vers ta nouvelle pupille. Je vais lui pardonner tous ses petits torts.»
Primrose est surprise de l'air satisfait dont Lionel l'aborde; on débute par un compliment sur la convalescence; on paraît comblé de l'espérance de la voir suivie par le retour de la santé la plus brillante; puis on veut chercher le bras, pour s'assurer si le pouls est parfaitement réglé. Tout en appliquant des baisers sur le drap dont la main est couverte, les protestations d'amour, de dévouement, suivent sans intervalle. Gloire, puissance, richesses, on offre tout, on fera tout partager, on sacrifiera tout.
Lionel eût été plus loin quand Sibille, élevant un peu la tête, à l'aide de son oreiller, prend froidement la parole:
«Vous m'avez sauvé la vie, prince, je vous la dois; mon honneur m'étant beaucoup plus précieux, ne saurait être le prix de ce service. Continuez d'être mon généreux bienfaiteur, et recueillez sans remords le prix de la vertu: c'est la satisfaction intérieure et l'admiration des autres. Soyez en tout le modèle de vos sujets. Une passion, telle que la vôtre s'annonce, mettrait le comble à mon malheur en faisant le vôtre, mon devoir me défendant d'y répondre, et m'étant plus aisé de renoncer à la vie qu'a mes principes.»
Le sens, le ton et l'air dont cette courte harangue est prononcée ont pétrifié Lionel. Il tire à l'écart sa confidente. «As-tu ouï cette femme avec ses grands principes? A-t-on jamais débité, avec cette solennité, cette emphase, une tirade aussi froide, aussi sèche? T'a-t-elle fait rêver, comme elle me fait extravaguer, lorsque tu m'es venue dire qu'elle s'arrangeait avec elle-même pour se rendre? Mais examinons de sang-froid cette étonnante créature; qu'est-ce que cet assemblage de fleurs et d'épines, de beauté, de froideur, d'extravagance, de raison, de grâces et de pédantisme?
«Elle est née en Bretagne: rien n'est moins équivoque. L'aspect d'un péril très imminent peut seul l'avoir déterminée à s'échapper sur une barque. De quel genre était ce péril, s'il n'était pas la suite d'une ou de plusieurs aventures? Les petites images trouvées sur elle nous en représentent les héros. Je l'ai arrachée des portes de la mort. On lui a rendu des soins capables d'en toucher bien d'autres. Tu lui as fait les offres les plus généreuses; moi-même j'ai enchéri, et nous n'avons rien obtenu, pas même la plus petite marque de confiance, pas un seul mot de vérité! Aurait-elle deviné mon caractère et voulu l'irriter par des oppositions, au point de me faire donner dans les excès d'une passion dont il me fût impossible de me rendre le maître? Me donner de véritables chaînes, à moi, Lionel!... Ne nous déconcertons point, Bazilette, va braver les glaces de son accueil. Je crois m'y connaître; tout, chez elle, est composé. Ne la préviens que par ton empressement à la servir. Si elle a un but, elle te parlera la première, tu ne le pénétreras qu'en feignant de le seconder. Il m'est venu une idée; je la crois lumineuse: nous pouvons être joués par une maîtresse de l'art. Mais, si jeune, être déjà à ce point de perfection! cela serait bien extraordinaire: examine de ton côté; du mien, je pèserai tout, et nous nous reverrons.»
Bazilette, un ouvrage à la main, est dans un coin de la chambre de la pèlerine prétendue: elle observe les mouvements, pour pouvoir prévenir les besoins.
Primrose feint un assoupissement, examine en dessous sa gardienne, et s'en défie: mais à qui se fiera-t-elle? Déterminée à ne point se laisser vaincre, il est d'un point d'importance sur lequel elle voudrait surmonter: c'est qu'on la laissât partir sur un bâtiment; c'est qu'elle pût sortir du palais, pour aller elle-même à la recherche d'une occasion favorable de s'embarquer.