Déjà, par une suite de caractère, partout où vous avez été conduite, vous n'avez pas fait un pas sans observer. On vous croyait occupée des positions des bâtiments, des embellissements dont vous faisiez l'éloge, quand vous étudiez très sérieusement les moyens de parvenir à l'escalier dérobé. D'après vos aperçus, vous avez déjà formé trois plans de retraite. Je vous félicite de ne vous être point oubliée, car les piéges vous entourent de toutes parts, et le principal ressort reparaît sur la scène, un grand mouchoir à la main. C'est Bazilette larmoyante; elle se jette sur un siége. «Ah, mon pauvre prince!

—Que lui est-il arrivé? répond Primrose d'un véritable ton d'intérêt et de crainte.

—Partez, madame, partez, avant que nous ayons le malheur de le perdre. On vous imputerait sa mort, et vos charmes ne vous garantiraient pas des effets de la douleur de tout un peuple qui vous imputerait d'avoir assassiné un héros charmant, son idole.»

Primrose éprouve un trouble véritable. «Est-il en danger de la vie?—Il y est, madame: depuis quelques jours, la langueur le mine; il ne se plaignait pas: il est si bon, mais il vient de tomber en faiblesse; et, au moment où je vous parle, les secours de la médecine sont autour de lui. On en fait passer la triste nouvelle à Cardigam. Tout va être en rumeur.»

Sibille était au lit: elle se lève à la hâte, jette une robe sur elle, s'appuie sur le bras de Bazilette, et se fait conduire à l'appartement de Lionel.

La belle y était attendue. Des palettes d'un sang bien brûlé sont sur un guéridon: des fioles de remèdes, des élixirs de toute espèce couvrent une table. Lionel, tout décoloré, est étendu sur son lit: deux gens de l'art sont au chevet. Les courtisans, les yeux baissés et en silence, sont à l'entrée de la chambre, et les gens de service en sortent d'un air consterné.

Le cœur de la sensible étrangère ne tient point à ce spectacle: il éprouve une émotion dont ses yeux portent le témoignage. Comme elle s'approchait: «Ne le faites point trop parler, madame,» dit d'un ton bas et triste un des deux Esculapes. Cependant, elle, se penchant assez près de l'oreille, prend la main du prétendu mourant, la lui serre avec affection: «Prince, me reconnaissez-vous?

—Oui, répond Lionel d'une voix faible et entrecoupée; je vois mon idole adorée, ma chère et cruelle ennemie.—Moi, votre ennemie?—Si vous ne l'êtes pas, donnez-m'en la preuve par un faible trait de confiance. Que je puisse emporter au tombeau le nom de celle dont les rigueurs m'y font descendre!

—Ah, prince! de quelles rigueurs véritables avez-vous à vous plaindre? Que me demandez-vous? Respectez mon honneur et mes devoirs; et, d'ailleurs, commandez: vous ne pouvez trouver en moi que dévouement. Je ne balance point de l'avouer à la face du ciel et de la terre, un intérêt vertueux, mais bien tendre, m'attache à vous. Que Lionel vive! oui, je le répète, qu'il vive, et la sensible... (son nom fut près de lui échapper) ne se contentera pas de faire au ciel les vœux les plus ardents pour lui; mais elle rendra grâce chaque jour de ce bienfait, comme lui étant personnel, à celui qui tient dans ses mains nos destinées; et, lorsque la religion du serment cessera de lui imposer silence, non-seulement elle fera connaître les bienfaits dont elle a été comblée, les bontés, les grâces dont elle a été l'objet; mais elle se fera un honneur de rendre publiquement justice aux dons du ciel et de la nature, aux qualités héroïques qu'elle a remarquées, admirées, chéries dans son généreux protecteur, le prince de Galles.»

Cette tirade, débitée d'un ton de vérité et d'enthousiasme, fit quelque effet sur les acteurs de la scène tragique, représentée par Lionel. Tous baissaient les yeux, après s'être entre-observés. Lionel, toujours entier dans son sentiment, étouffe d'orgueil et de dépit; mais il sait voiler à l'extérieur la secrète passion qui le maîtrise.