Je découvrais déjà, mais d'assez loin, le sommet des tours du château; pour animer encore davantage les animaux qui me tirent, je les aiguillonne avec la pointe de mon épée; ils ruent, ils prennent le mors aux dents. Bientôt on ne les voit plus courir, ils volent. Le postillon, démonté, est jeté dans une ornière; les rênes, retombées en avant, ne peuvent plus être saisies par moi; je crie, je m'emporte; on s'effraye, on s'écarte, on fuit sur mon passage; enfin, je traverse comme un orage le village de Maravillas, et suis emporté à six lieues au delà, sans que rien mette obstacle à la force invincible qui entraîne ma voiture. Je me fusse précipité mille fois, si la rapidité du mouvement m'en eût laissé les moyens.

P. 291.

Un nuage noir, dont le sommet représentait une sorte de chameau, s'élevait en l'air.

(Fac-simile de la gravure de la première édition.—Voir la note p. [101].)

Las d'efforts, de tentatives de toute espèce, je me rassois. Je regarde Biondetta. Elle me semble plus tranquille qu'elle ne devait l'être, elle que j'avais vue susceptible de crainte pour de bien moindres raisons. Un trait de lumière m'éclaire: «Les événements m'instruisent, m'écriai-je, je suis obsédé.» Alors je la prends par un bouton de son habit de campagne: «Esprit malin, prononçai-je avec force, si tu n'es ici que pour m'écarter de mon devoir et m'entraîner dans le précipice d'où je t'ai témérairement tiré, rentres-y pour toujours.» A peine eus-je prononcé ces mots, elle disparut; et les mulets qui m'avaient emporté étant de même nature qu'elle, l'avaient suivie.

La calèche fait un mouvement extraordinaire; il m'enlève du siége, et je me vois au point d'en sortir. Je lève les yeux au ciel; un nuage noir s'élevait en l'air, le sommet représentait une énorme tête de chameau. Le vent, qui emportait cette vision avec la violence d'un ouragan, l'eut bientôt dissipée. En portant mes regards autour de moi, je vis que les mulets étaient évanouis, et que ma calèche, penchée vers la terre, portait sur ses brancards.

Je me trouvai seul dans une petite plaine aride écartée des chemins ordinaires. Mon premier mouvement fut de me prosterner pour rendre grâces de ma délivrance.

J'aperçois un hameau; j'y vais, j'y trouve des secours pour me faire conduire où je devais aller, mais sans demander de nouvelles, sans me faire reconnaître. J'étais absorbé dans ma douleur, et accablé de remords qui ne s'étaient jamais fait sentir aussi vivement.

J'arrive au château. J'osais à peine lever les yeux, ni les arrêter sur aucun objet. J'entends une voix: «C'est Alvare! c'est mon fils!» J'élève la vue, et reconnais ma mère... Au milieu de ces réflexions, etc.