Il est triste de voir cet homme, si bien doué comme écrivain et comme philosophe, passer les dernières années de sa vie dans le dégoût de la vie littéraire et dans le pressentiment d'orages politiques qu'il se sentait impuissant à conjurer. Les fleurs de son imagination se sont flétries; cet esprit d'un tour si clair et si français, qui donnait une forme heureuse à ses inventions les plus singulières, n'apparaît que rarement dans la correspondance politique qui fut la cause de son procès et de sa mort. S'il est vrai qu'il ait été donné à quelques âmes de prévoir les événements sinistres, il faut y reconnaître plutôt une faculté malheureuse qu'un don céleste, puisque, pareilles à la Cassandre antique, elles ne peuvent ni persuader les autres ni se préserver elles-mêmes.

Les dernières années de Cazotte dans sa terre de Pierry en Champagne présentent cependant encore quelques tableaux de bonheur et de tranquillité dans la vie de famille. Retiré du monde littéraire, qu'il ne fréquentait plus que pendant de courts voyages à Paris, échappé au tourbillon plus animé que jamais des sectes philosophiques et mystiques de toutes sortes, père d'une fille charmante et de deux fils pleins d'enthousiasme et de cœur comme lui, le bon Cazotte semblait avoir réuni autour de lui toutes les conditions d'un avenir tranquille; mais les récits des personnes qui l'ont connu à cette époque le montrent toujours assombri des nuages qu'il pressent au delà d'un horizon tranquille.

Un gentilhomme, nommé de Plas, lui avait demandé la main de sa fille Élisabeth; ces deux jeunes gens s'aimaient depuis longtemps, mais Cazotte retardait sa réponse définitive et leur permettait seulement d'espérer. Un auteur gracieux et plein de charme, Anna-Marie, a raconté quelques détails d'une visite faite à Pierry par madame d'Argèle, amie de cette famille. Elle peint l'élégant salon au rez-de-chaussée, embaumé des parfums d'une plante des colonies rapportée par madame Cazotte, et qui recevait du séjour de cette excellente personne un caractère particulier d'élégance et d'étrangeté. Une femme de couleur travaillant près d'elle, des oiseaux d'Amérique, des curiosités rangées sur les meubles, témoignaient, ainsi que sa mise et sa coiffure, d'un tendre souvenir pour sa première patrie. «Elle avait été parfaitement jolie et l'était encore, quoiqu'elle eût alors de grands enfants. Il y avait en elle cette grâce négligée et un peu nonchalante des créoles, avec un léger accent donnant à son langage un ton tout à la fois d'enfance et de caresse qui la rendait très-attrayante. Un petit chien bichon était couché sur un carreau près d'elle; on l'appelait Biondetta, comme la petite épagneule du Diable amoureux.»

Une femme âgée, grande et majestueuse, la marquise de la Croix, veuve d'un grand seigneur espagnol, faisait partie de la famille et y exerçait une influence due au rapport de ses idées et de ses convictions avec celles de Cazotte. C'était depuis longues années l'une des adeptes de Saint-Martin, et l'illuminisme l'unissait aussi à Cazotte de ces liens tout intellectuels que la doctrine regardait comme une sorte d'anticipation de la vie future. Ce second mariage mystique, dont l'âge de ces deux personnes écartait toute idée d'inconvenance, était moins pour madame Cazotte un sujet de chagrin que d'inquiétude conçue au point de vue d'une raison tout humaine touchant l'agitation de ces nobles esprits. Les trois enfants, au contraire, partageaient sincèrement les idées de leur père et de sa vieille amie.

Nous nous sommes déjà prononcé sur cette question; mais, pourtant, faudrait-il accepter toujours les leçons de ce bon sens vulgaire qui marche dans la vie sans s'inquiéter des sombres mystères de l'avenir et de la mort? La destinée la plus heureuse tient-elle à cette imprévoyance qui reste surprise et désarmée devant l'événement funeste, et qui n'a plus que des pleurs et des cris à opposer aux coups tardifs du malheur? Madame Cazotte est de toutes ces personnes celle qui devait le plus souffrir; pour les autres, la vie ne pouvait plus être qu'un combat, dont les chances étaient douteuses, mais la récompense assurée.

Il n'est pas inutile, pour compléter l'analyse des théories que l'on retrouvera plus loin dans quelques fragments de la correspondance qui fut le sujet du procès de Cazotte, d'emprunter encore quelques opinions de ce dernier au récit d'Anna-Marie:

«Nous vivons tous, disait-il, parmi les esprits de nos pères; le monde invisible nous presse de tous côtés... il y a là sans cesse des amis de notre pensée qui s'approchent familièrement de nous. Ma fille a ses anges gardiens; nous avons tous les nôtres. Chacune de nos idées, bonnes ou mauvaises, met en mouvement quelque esprit qui leur correspond, comme chacun des mouvements de notre corps ébranle la colonne d'air que nous supportons. Tout est plein, tout est vivant dans ce monde, où, depuis le péché, des voiles obscurcissent la matière... Et moi, par une initiation que je n'ai point cherchée et que souvent je déplore, je les ai soulevés comme le vent soulève d'épais brouillards. Je vois le bien, le mal, les bons et les mauvais; quelquefois la confusion des êtres est telle à mes regards, que je ne sais pas toujours distinguer au premier moment ceux qui vivent dans leur chair de ceux qui en ont dépouillé les apparences grossières...

Oui, ajoutait-il, il y a des âmes qui sont restées si matérielles, leur forme leur a été si chère, si adhérente, qu'elles ont emporté dans l'autre monde une sorte d'opacité. Celles-là ressemblent longtemps à des vivants.

Enfin, que vous dirai-je? soit infirmité de mes yeux, ou similitude réelle, il y a des moments où je m'y trompe tout à fait. Ce matin, pendant la prière où nous étions réunis tous ensemble sous les regards du Tout-Puissant, la chambre était si pleine de vivants et de morts de tous les temps et de tous les pays, que je ne pouvais plus distinguer entre la vie et la mort; c'était une étrange confusion, et pourtant un magnifique spectacle!»

Madame d'Argèle fut témoin du départ du jeune Scévole Cazotte qui allait prendre du service dans les gardes du roi; les temps difficiles approchaient, et son père n'ignorait pas qu'il le dévouait à un danger.