—Elles sont de moi, en effet.
—Et c'est moi qui les ai écrites sous la dictée de mon père», s'écria sa fille Élisabeth, jalouse de partager ses dangers et sa prison.
Elle fut arrêtée avec son père, et tous deux, conduits à Paris dans la voiture de Cazotte, furent enfermés à l'Abbaye dans les derniers jours du mois d'août. Madame Cazotte implora en vain de son côté la faveur d'accompagner son mari et sa fille.
Les malheureux réunis dans cette prison jouissaient encore de quelque liberté intérieure. Il leur était permis de se réunir à certaines heures, et souvent l'ancienne chapelle où se rassemblaient les prisonniers présentait le tableau des brillantes réunions du monde. Ces illusions réveillées amenèrent des imprudences; on faisait des discours, on chantait, on paraissait aux fenêtres, et des rumeurs populaires accusaient les prisonniers du 10 août de se réjouir des progrès de l'armée du duc de Brunswick et d'en attendre leur délivrance. On se plaignait des lenteurs du tribunal extraordinaire, créé à regret par l'Assemblée législative sur les menaces de la commune; on croyait à un complot formé dans les prisons pour en enfoncer les portes à l'approche des étrangers, se répandre dans la ville et faire une Saint-Barthélemy des républicains.
La nouvelle de la prise de Longwy et le bruit prématuré de celle de Verdun, achevèrent d'exaspérer les masses. Le danger de la patrie fut proclamé, et les sections se réunirent au Champ de Mars. Cependant, des bandes furieuses se portaient aux prisons et établissaient aux guichets extérieurs une sorte de tribunal de sang destiné à suppléer à l'autre.
A l'Abbaye, les prisonniers étaient réunis dans la chapelle, livrés à leurs conversations ordinaires, quand le cri des guichetiers: «Faites remonter les femmes!» retentit inopinément. Trois coups de canon et un roulement de tambour ajoutèrent à l'épouvante, et les hommes étant restés seuls, deux prêtres, d'entre les prisonniers, parurent dans une tribune de la chapelle et annoncèrent à tous le sort qui leur était réservé.
Un silence funèbre régna dans cette triste assemblée; dix hommes du peuple, précédés par les guichetiers, entrèrent dans la chapelle, firent ranger les prisonniers le long du mur, et en comptèrent cinquante-trois.
De ce moment, on fit l'appel des noms, de quart d'heure en quart d'heure: ce temps suffisant à peu près aux jugements du tribunal improvisé à l'entrée de la prison.
Quelques-uns furent épargnés, parmi eux le vénérable abbé Sicard; la plupart étaient frappés au sortir du guichet par les meurtriers fanatiques qui avaient accepté cette triste tâche. Vers minuit, on cria le nom de Jacques Cazotte.
Le vieillard se présenta avec fermeté devant le sanglant tribunal, qui siégeait dans une petite salle précédant le guichet, et que présidait le terrible Maillard. En ce moment, quelques forcenés demandaient qu'on fît aussi comparaître les femmes, et on les fit en effet descendre une à une dans la chapelle; mais les membres du tribunal repoussèrent cet horrible vœu, et Maillard ayant donné l'ordre au guichetier Lavaquerie de les faire remonter, feuilleta l'écrou de la prison et appela Cazotte à haute voix. A ce nom, la fille du prisonnier, qui remontait avec les autres femmes, se précipita au bas de l'escalier et traversa la foule au moment où Maillard prononçait le mot terrible: A la Force! qui voulait dire: A la mort!