Quand il fut dans la rue, il respira. Il se félicitait, au fond, de n’avoir pas été reçu par sa fille dont la conduite, à son endroit, ne laissait point que de l’affliger.

Il ne se révoltait certes point — ce n’était point dans sa manière. Son scepticisme de vieux boulevardier répugnait à prendre les choses au tragique. Il savait, d’ailleurs, par expérience, qu’il n’est pas de situation aussi tendue soit-elle avec laquelle on ne finisse, grâce à quelque diplomatie, par trouver un accommodement.

Mais il repassait, non sans quelque mélancolie, le chemin descendu par lui depuis le jour où Nancy Nangis, commère au Grand-Casino, lui avait signifié qu’elle en avait assez de lui voir occuper un rez-de-chaussée au fond de la cour, dans le petit hôtel qu’un attaché à la légation de Moldavie lui avait fait aménager boulevard Lannes.

— Il ne sera pas dit, lui avait-elle spécifié, que je mets mon père à la rue. Mais pour ta dignité, aussi bien que pour la mienne, il est préférable que tu vives ailleurs.

Ils convinrent d’une pension annuelle convenable qu’elle lui servirait après lui avoir installé une garçonnière aux Ternes.

Mais, dès la seconde année, il dit préférer à cette rente un petit capital qui lui permettrait de s’intéresser à une affaire de tout repos qu’il avait en vue.

— Il s’agissait, prétendait-il, d’une entreprise de commission et d’exportation où, avec « une somme de » on pouvait réaliser, bon an mal an, « de gentils bénéfices ».

Il insista tellement que Nancy — payée cependant, si l’on peut dire, pour être méfiante, consentit à ce qu’il voulut. Peut-être caressait-elle le secret espoir d’être ainsi débarrassée de lui. Mais il n’en fut rien, bien au contraire. Au bout de quelques mois, celui qu’on appelait le Grand-Père, dans les Cercles, avait dilapidé, soit aux courses, soit sur le tapis vert, la commandite mise bénévolement par elle à sa disposition. Un beau jour, Nancy apprit, même, qu’ayant vendu les meubles dont elle avait garni son intérieur des Ternes, il logeait dans un hôtel de Montmartre où il devait déjà quelque argent. Une explication orageuse, où elle eut, bien entendu, le dessus, s’ensuivit entre eux. Si elle ne lui condamna pas formellement sa porte c’est qu’elle le savait capable, comme elle le lui dit, d’entrer par la fenêtre. Mais elle lui enjoignit d’avoir, dorénavant, à la laisser tranquille, s’il voulait que, de temps en temps, elle lui fît parvenir quelques subsides.

Sa guigne persistante au jeu lui fit enfreindre leurs conventions. Il ne cessa pas de la fatiguer de sa présence et de ses demandes incessantes d’argent, soit Boulevard Lannes, soit au Grand Casino où sa silhouette était devenue légendaire. Excédée, Nancy usait de tous les stratagèmes pour l’éviter. Mais la patience du vieux n’avait d’égale que son insistance.

— Ne se fâche pas avec moi qui veut, avait-il accoutumé de dire, en rééditant une parole célèbre.