J’avais un atelier au fond de la même impasse, curieux observatoire d’où je pus suivre de près mon confrère, frétillant comme un poisson dans l’eau, avec les pires peintraillons, ne choisissant plus, dépensant ses réserves de sympathie; il ne demandait qu’à s’ouvrir, qu’à se donner, sans savoir au juste qui méritait sa confiance. Alors, son imagination généreuse peuple les ateliers voisins de personnages poétiques, charmants et exceptionnels; il frappe à toutes les portes, veut causer, voir, être reçu; invite «de la jeunesse» chez lui, même un certain Makowski, du nº 8, qui sifflote dans la cour, un béret de velours sur la tête, en blouse d’encadreur, et qui, d’après des agrandissements photographiques, peignit sous nos yeux plus de trois cents portraits d’inconnues défuntes, du quartier. Au no 17, un peintre amateur, botté pour la chasse, une trompe autour de son torse, faisait poser des chevaux de manège, dont les piétinements et le crottin furent cause que je résiliai mon bail, ne pouvant lutter contre ce monsieur de Charmozan, qui payait son terme avec des portraits au fusain, où notre propriétaire apparaissait en officier de territoriale, chamarré de décorations de fantaisie; et même—après un long retard du locataire à payer son terme—d’une rosette de la légion d’honneur. Nous avions, au 19, le caricaturiste Sec-Pett chez qui des filles du quartier, avec leurs souteneurs, menaient un train infernal jusqu’avant dans la nuit; si je me barricadais pour être seul, quelqu’un s’introduisait par un vasistas.

Georges se lassa bientôt des visites de porte à porte, toute l’impasse venant chez lui, selon l’usage, quand un nouveau locataire s’y installait. Il sentit le néant, la tristesse des pseudo-artistes, succédané de l’académie Charlot-Matoire. Nul de ces artistes n’exerçait son métier «pour le plaisir de peindre», me répétait Georges Aymeris. Et comme moi, il se barricada.

S’il a joui un instant du va-et-vient des jolies filles et des joyeux garçons dont les rires emplissaient l’avenue, il travailla avec rage. Tout lui fut alors sujet d’étude; il fit poser tous ceux qu’une boîte de cigarettes égyptiennes et une cave à liqueurs maintenaient immobiles sur la table à modèle.

Ici s’esquissa une des aventures qui déterminèrent l’avenir de mon ami Aymeris; s’il m’est d’ailleurs difficile de choisir parmi ses «histoires», comme disait sa mère, je dois ici découper la silhouette de la personne autour de qui la plupart de ces «histoires» se groupent: Darius Marcellot, directeur de quatre revues, poète dramaturge, philosophe-sociologue, qui concevait le monde parisien «à peu près comme Balzac».

Georges, à propos de ce Darius et de ses lyriques entreprises financières, a dû tirer à boulets rouges sur le papa Aymeris.

Nous suivrons désormais le sillage de Darius, l’«irréaliste transcendantal» jusqu’au bout de notre croisière.

Ce Marcellot était venu chez Aymeris après l’ouverture du Salon, sous prétexte de lui faire illustrer la Fille aux yeux d’Or et, peut-être, les œuvres complètes d’Honoré de Balzac. Georges parla des éditions d’Aloïsius Demaille, des dessins de Delacroix. Quoi? Georges connaissait le nom du grand Aloïsius Demaille? Mais Aloïsius était le père spirituel de Darius! En vérité, les plans de Marcellot devaient être d’ordre financier; Georges, fils de Me Pierre Aymeris, petit-fils d’Emmanuel-Victor, pourrait devenir utile à la Revue Mauve qui manquait d’abonnés pour «le grand format de luxe à 500 frs.». Les Aymeris bailleraient les fonds.