—Georges, je vous l’ai déjà dit, je n’aime pas qu’on me baise le dessus de la main: le bras, s’il vous déplaît de choisir autre chose.

Et tout a recommencé. Me voici de nouveau dans l’Enfer!

Le dîner fut agréable, mais nous étions trois. Donc, déjà vol. Elle avait fait trève de persiflage, à cause de Mandagora, le compositeur napolitain, troisième convive. Elle fut éblouissante de drôlerie, gamine, gentille. Mandagora est absurde mais peu gênant; deux des Russes et un Prince polonais venus en cure-dent. Quand j’allais me retirer, apparut Jean Dalfosse, Lucia est aussitôt redevenue gouailleuse.

La Princesse me «commande» pour dimanche prochain, midi; elle veut que Jean et moi nous nous mesurions, torses nus, ce serait un duel au pinceau trempé dans du bleu de Prusse... Lucia a des idées d’élève de l’Ecole des Beaux-Arts, cette brimeuse. Elle a fait allusion à ma boiterie. Charmant!

Cette fois je serai maître de mes nerfs; je crois que je suis guéri en sa présence; je ne sens plus le même trouble et, dès la première émotion du revoir calmée, je me suis senti vis-à-vis d’elle comme un peintre devant un beau modèle avec qui l’on cause librement, mais rien de plus. Elle n’est pas de ces femmes qu’on puisse aimer, ce n’est pas un cœur. Reste l’attraction prodigieuse de sa parole, la plus attachante, la plus spirituelle; et son cerveau, le plus compréhensif. Y aurait-il chance—et de combien peu de femmes peut-on dire cela!—de lui faire comprendre la peinture? La peinture! Ce trou noir pour presque tous, où chacun croit mettre quelque chose. La Princesse en a le sens, quand elle ne plaisante pas (mais elle se dérobe, se refuse aux explications). Si parfois vous obtenez une heure de causerie, elle vous dira des choses qui valent la peine d’être retenues. Mais impossible à déchiffrer! Peut-être y a-t-il au fond d’elle un sentiment noble et élevé, que l’expérience de la vie lui fait garder pour soi. Après tout, ne me fait-on pas les reproches mêmes dont je l’accable? Je ne sais quelle fut sa jeunesse, d’où elle vient. Sait-elle où elle va? Qui sait ce que fut pour elle le Prince Peglioso? Cette chambre à coucher, toute d’or et de marbre, qui dira ce qui s’y est passé? Les lévriers et le boule Fafner en ont dû voir de belles, eux, les défenseurs de la vestale qui a l’air de s’offrir, au moment où elle tue! Le faux-art d’un Gino Peglioso, sa retraite à Florence, telle qu’elle m’est décrite, nous pouvons en imaginer les... Enfin... Et tous les «Monstres» sous le dôme du palais de l’avenue Montaigne! Je retiens ce trait: la Princesse, pour faire peur, avait organisé des rondes de nuit autour du jardin. Un homme de confiance se promenait sous les fenêtres, une lanterne sourde à la main, et armé. Dom Gino fit cesser cette vigile, parce qu’une nuit, le gardien tira et abattit raide mort un garçon d’écurie qui se faufilait dans le cabinet de toilette. Six mois après, le prince s’établissait dans une villa de Bellos Guardia. Quelles abominations n’a-t-elle pas connues et peut-on lui en vouloir?...

Mais à moi? J’ai été un dégoûtant. Mon père me juge mal parce qu’il a deviné ce que je suis: mauvais peintre, mauvais amant, mauvais tout ce que je veux être!

Il reste certain qu’elle est cruelle. Je sais que je boite un peu, mais pourquoi sans cesse me le rappeler? Pourquoi ne parler que des choses de l’amour, pourquoi mettre en doute la santé de ses amis, comme si elle leur reprochait de ne pas monter à l’assaut de sa Tour d’Ivoire? Car elle est chaste, je jurerais qu’elle l’est, comme une vestale. Peur de l’Enfer? Sa religion vous porte sur les nerfs, agressive, intolérante, insultante comme elle l’est. Le vendredi, si vous vous laissez tenter par un mets gras (pourquoi en met-elle, sur ses menus?) c’est, pour huit jours, des réprimandes, des allusions intolérables. Elle a dit à notre copain Maréchal, vendredi dernier: Vous avez besoin de prendre des forces; je remplacerai le roast-beef par un bon plat maigre à la cantharide. Une Française ne ferait pas de ces grossières plaisanteries. Mais il y a la musique! là, elle est imbattable; l’autre soir, on se serait cru à la villa d’Este, du temps de Franz Liszt. Divine, sa lecture de l’Elisabeth de Hongrie, l’oratorio de l’abbé compositeur. Marie-Thérèse de Canteleu, avec sa voix de garçon enroué, mais de style, avait obtenu de Marcelin qu’il chantât avec elle. Dans les passages pour le piano seul, Lucia fut incroyable d’adresse et de compréhension; Christus, Faust, toutes les partitions de Liszt sont tour à tour lues, à la joie du Polonais Nikko. Je tourne les pages, je sens le parfum du corps qui sort du bain, de cette peau toujours sèche et fraîche.

Non, la Princesse est d’une autre essence que nous... J’ai été un imbécile! Elle souscrit pour dix abonnements de luxe à la Revue Mauve de mon brave Darius. Au résumé, elle est sublime.