La maison paternelle devenait pour Georges un lieu d’épouvante; il dut faire un effort, dont il ne rougissait même plus, pour accorder quelques instants à Passy.
Il faudrait transcrire ici tout le journal intime de l’année 1894, depuis ce moment. A la première page d’un gros cahier, nous lisons ce mot souligné: Personnel.
A la dernière: Prière de détruire ce cahier, à cause de mon fils.
Il n’y a plus de raison pour respecter cet ordre, comme on le verra beaucoup plus loin.
1er janvier 1894.
Le premier, depuis trente ans, que je n’aurai point fait les dix-huit visites protocolaires. Excuse? Maman, papa, malades. Je fus seulement embrasser Mme Demaille. Elle ne semble pas comprendre l’état où est mon père, et le croit retenu par maman.
Le déjeuner à la maison, comme tous les autres matins: ni Blondel, ni Lachertier, ni Fioupousse, ni les secrétaires, ni même les tantes, que je suis passé voir en revenant de chez Rosemary. Elle m’a dit que j’aurais pu attendre jusqu’à ce soir:—La famille avant tout, Georges! Voilà une leçon! Ses cadeaux lui ont-ils fait plaisir? J’ai déposé pour elle une somme de cinq mille francs, au Crédit lyonnais, dont elle pourra se servir selon ses premiers besoins, en cas d’accident. Livrée à sa fantaisie, loin de moi, que lui adviendra-t-il?
(Ma main tremble en écrivant ces mots, comme parfois après ma première cigarette du matin, si je suis pris d’un vertige).
Cette page liminaire ne devrait contenir que les noms de mes parents. L’an prochain, où seront-ils? Cette journée, je la leur devais.
Je vois Rosette telle qu’elle est, peut-être un peu embellie, quoique je connaisse ses limites, ses faiblesses. Je me force souvent pour rester là où elle est, mais si je m’absente, comme un aimant elle m’attire. Me désire-t-elle? Je ne la désire pas toujours non plus! La conversation languit, je m’ingénie à la distraire, et, désœuvrée, elle s’ennuie de mon ennui. Nous dégageons du morne. Et je suis à elle, comme les «Pourceaux» sont à Lucia!