—Madame Bard, la vérité: elle vous a parlé? Qu’avait-elle comme bagage? Je n’ai pas encore visité l’appartement, venez avec moi.

La concierge, émue par la pâleur de M. Georges Aymeris, pénétra la première avec une bougie, et inspecta les quatre pièces du logement. Les armoires étaient vides; nulle trace des «affaires personnelles». Madame avait fait place nette, on aurait pu mettre un écriteau: logement à louer.

—Je vous laisse les clefs, Madame Bard. Il faut que je retourne chez moi, mon père est mort, je ne sais quand je pourrai m’occuper de vous; d’ailleurs il n’y a rien d’elle ici.

—Monsieur—gémit Madame Bard—Je la trouvais bien nerveuse depuis quelque temps, la pauvre Madame! Je disais l’autre soir à Bard: elle a l’air de se ronger, cette petite femme-là. Peut-être qu’elle attend un bébé, pardon de l’indiscrétion, M. Aymeris. C’était si fière, on n’osait pas la traiter comme une autre, dites, Monsieur? C’était une petite femme qui se tenait bien, malgré ses airs d’indépendance—on savait, quand c’était dehors, que ça ne vadrouillait pas, ça s’était bien rangé. Peut-être qu’elle n’est pas loin, elle reviendra! Mais vous devez en savoir plus long que moi, Monsieur Aymeris?

Georges brusqua l’entretien et, sans prendre congé, sortit de la maison, arrêta une victoria qui maraudait dans la rue. En voiture, il relut la lettre plusieurs fois; de retour dans la chambre mortuaire, il se mit à genoux entre ses tantes et, vaincu par l’excès de ses émotions, sanglota comme un grand enfant.

Antonin annonça: Son Altesse Impériale Madame la Princesse Mathilde.—Georges s’enfuit.

Mlles Aymeris se demandèrent sans doute ce qui provoquait cette crise et pourquoi donc en ce moment-ci plutôt qu’hier, au retour de leur belle-sœur.

Pouvaient-elles deviner qu’auprès de ce lit où gisait M. Aymeris, une «misérable drôlesse», qu’elles eussent tant méprisée, une inconnue, hantât l’esprit de Georges, petit-fils d’Emmanuel-Victor et fils de ce Pierre auquel une nièce de Napoléon était venue, de Saint-Gratien, rendre un dernier hommage; le grand homme auquel tous les journaux consacraient un article nécrologique en première page?

Le surlendemain, un corbillard des pauvres apparut. Une messe basse fut dite selon la volonté du philanthrope.

Les obsèques eurent lieu sans le concours de monde auquel les voisins se seraient attendus: nous étions à la mi-août. Paris était vide, la chaleur torride. La famille, quelques magistrats, MM. Blondel, Lachertier, Darius Marcellot suivirent jusqu’au caveau, avec une foule d’indigents du quartier, des sœurs de charité, des ecclésiastiques. Mme Aymeris ne put quitter ses appartements. M. le Doyen était venu, exprès, de Longreuil pour lui offrir son soutien; Georges, après la cérémonie, s’alla coucher, il avait la fièvre.