Les fonctions d’Ellen Mac Farren auprès de Georges consistèrent à lui apprendre la langue anglaise par le jeu et la conversation. Paresseuse et sentant le faisceau des Aymeris trop compact pour qu’elle glissât, par le moindre interstice, un peu de son autorité auprès de l’enfant-tunique, elle avait accepté d’être en sous-ordre de la toute-puissante Nou-Miette, afin de jouir des avantages d’une maison confortable, d’une vie facile et cossue.

La veuve Randall envoyait à Georges des bibliothèques entières de toy-books[2], des albums d’images en couleur, Little Bo-Peep, Jack and the Bean Stalk, des légendes de revenants, des contes fantastiques en quelques lignes, des histoires où les Anglais excellent à faire parler les animaux, pour les petits enfants. Les gravures en taille-douce, dans une édition abrégée de Dickens, eussent tenu Georges des semaines enfermé, hors d’atteinte, lui semblait-il, de ses tantes qui n’admettaient que l’Histoire de France. Il était heureux loin du mobilier d’acajou, des vases d’albâtre, du Tireur d’épine, de la Vénus de Milo et autres bronzes par quoi les clients témoignent à un avocat ou aux médecins, de leur reconnaissance et de leur manque de goût.

Georges aurait voulu les connaître, les héros de Dickens et ceux des légendes qu’il croyait vivre pour de bon dans un monde où le transportait son imagination. Combien il les préférait aux personnages de Mme de Ségur, de petits sots et des parents ennuyeux, qui parlent comme les tantes Aymeris!

—Miss Ellen, quand vous irez chez vous, emmenez-moi! Connaissez-vous Mr Pickwick? Et David Copperfield? Et la Belle et la Bête? Et le Prince Grenouille? Est-ce qu’on les rencontre? Sont-ils ressemblants, dans mes images?

Ellen fit encadrer des chromos, extraits des numéros de Noël du Graphic et de l’Illustrated London News; Georges contemplait, quand il se réfugiait chez elle, des paysages d’Ecosse, certain château moyenageux aux fenêtres flamboyantes, par un clair de lune qui bleuissait la neige d’un Christmas Eve[3]. Le pendant était une salle de bal; des chasseurs en habit rouge buvaient à une table de souper. Il y avait aussi des chevaliers en cotte de mailles, des châtelaines vêtues d’orfroi et d’hermine, des écuyers galants, des Indiens enturbannés, des convois d’éléphants et des voiles sur des flots d’azur; un paysage, l’Himalaya perçant de ses cimes le lapis d’un ciel oriental.

—Racontez, racontez, Miss Ellen! Comme c’est beau!

Et Miss Ellen enfilait des histoires jusqu’à ce que les tantes, s’avisant que Georges n’était point au salon, demandassent à Mme Aymeris:—Où est-il? Encore parti? Toujours avec l’Angliche? La place de Georges ne serait-elle pas plutôt auprès de nous?

Et Mme Aymeris songeait aux courants d’air, à la fenêtre toujours ouverte chez Miss Ellen.—La fureur des Angliches: l’air! Fresh air, fresh air! ricanaient ces demoiselles pour alarmer leur belle-sœur.—Nous, nous sommes des Françaises!

Georges allait s’enrhumer! Et il descendait à l’appel de sa mère, dans la pièce aux fauteuils symétriques, dont le velours était d’un vert pisseux. Il y retrouvait l’accablant ennui du Salon des Centenaires.—Où est ma boîte à modelage? Tantes, qu’est-ce que vous voulez que je fasse? J’ai assez de vos jeux d’oie, de vos dominos... Georges bâillait. Ces demoiselles grommelaient:—Alice! Hein? Avais-je raison? Il était encore avec la Miss! Mais, mon pauvre enfant, la Miss est ici pour te laver, te nouer ta cravate, rien de plus! Je parie qu’elle te parlait de ses chevaux, de ses grooms?

—Mais non, c’était des voyages.