J’ai du travail pour deux ans. Ils en veulent. Va voir le petit James, chez sa nourrice. Dans sa photographie de Nevers, ses yeux sont les miens à son âge. Ce que tu m’écris de Rosie est édifiant, elle est très courageuse, mais je ne puis pas croire qu’elle s’instruise. Si elle pouvait apprendre un peu de grammaire, je t’en serais reconnaissant. Elle écrit mieux. Qui donc rédigeait ses premières lettres? Mystère!»

1899, à Darius Marcellot.

«Je reviendrai vers l’automne et j’ai promis à la Rosie de l’emmener en voyage. Un dernier essai de vie commune; James restera encore chez sa nourrice, par ordre de sa mère. «Her own one». James sera un petit du peuple, si je ne brise pas encore quelques vitres. Mon fils? Oui; mais aussi de Rosie! Ce que tu me mandes d’elle est excellent, mais tu es un brave bohème—tu ne sens pas comme moi. Ambitionnes-tu toujours le Jockey-Club? Mon cher, si tu prends tes bains de mer à Monte-Carlo, cet été, tu fricoteras les chèques d’Amérique pour Les Mains Unies. Et pendant ce, moi je bûche...»

1899, à un autre ami.

«Déjà quatre ans, depuis la mort de maman! Que sont devenus les arbres de Passy, le jardin, la maison? Je n’ai point encore eu le courage d’y retourner. Le bon Darius en a les clefs, et j’ai ordonné qu’on n’ouvrît pas une persienne. Dirigerai-je jamais mes pas vers ce sépulcre? Je songe à faire raser la maison paternelle, ne gardant que le pavillon; que n’ai-je de quoi construire une autre demeure, pour y mettre ma vie, des êtres vivants, de la jeunesse!

Il est bien tard, est-il trop tard? Je suis loin déjà sur la route, j’atteindrai bientôt l’âge qu’avait mon père quand je vins au monde. Dois-je recommencer, moi aussi, la périlleuse aventure? Mon père m’a dit... Et j’ai un enfant!............... ............ Ces quatre années dernières m’ont paru doubles.

J’espérais éprouver le soulagement de celui qui ouvre un vasistas pour respirer de l’oxygène, s’il a pu se traîner jusqu’à la fenêtre, du lit où il allait être asphyxié.

Je cachais mon regard dans mes mains, quand ma mère me disait jadis:—Tu ne t’habitueras que trop vite à ne pas m’avoir avec toi; tu verras! Bientôt après, tu ne penseras même plus à moi. Et j’ai poursuivi mon désir et coupé les cordes! Le ballon s’est élevé... et déjà il se dégonfle et redescend.

Mais j’aurai connu la joie du départ, le «lâchez-tout», la terre qui s’enfonce et vous fuit, sous la nacelle. Je n’eusse jamais admis, malgré l’expérience des autres, ni pu croire à cette force d’expansion animale, loi magnifique de la nature, et qui pousse les vivants loin des tombeaux, dès que la dalle est scellée. N’eussè-je eu que ce bref moment pour goûter le sel de l’indépendance, depuis que commença ma vie nouvelle, exaltante aura été cette minute où je tournai mon dos à mes tombes. Tout mortel a le droit, au moins un jour, de se croire immortel. Tous mes appétits comprimés, plus violents, de ce que j’étais moins jeune, appelaient toutes les nourritures, comme la terre sèche appelle la pluie rafraîchissante. Fus-je cynique? Peut-être, mais approuvé par tous les égoïsmes, par tout le monde; excepté par Antonin, qui n’y tenant plus, me pria de le laisser partir. Il jugea, ce bon serviteur, que ce n’était point la peine d’avoir joué au bon fils pour, dès les tentures funéraires dépendues, prendre le large...