Je le menai faire une visite aux demoiselles Aymeris, le sachant enclin au pardon et à l’oubli... Ses tantes, vieilles filles dont la vie avait été si triste, n’étaient point responsables; je dirais: au contraire.

Mlle Caroline dit à Georges:—Nous sommes sûres ma sœur et moi que tu es un dreyfusard! tu ne peux être qu’avec les anarchistes et les ennemis de l’Etat-Major!

Georges n’avait pas lu les journaux, ni en Amérique, ni à son retour à Paris; depuis l’article d’Albert Wolff dans le Figaro, il n’en ouvrait plus un. Il savait qu’une grave affaire passionnait le monde; il n’avait pu s’y intéresser.

—Comme nous avions raison, Georges, tes parents et nous, de te prévenir, quand tu étais à Fontanes, qu’il fallait rester parmi les vrais Français! Rappelle-toi les fleurs du baron Aaronson, rappelle-toi ces immondes critiques d’Albert Wolff qui a torturé ton père!

Ces demoiselles feuilletaient des brochures, des journaux, des cahiers où elles prenaient des notes, dressaient des bilans en deux colonnes, dont l’en-tête était, de l’une: Chrétiens; de l’autre: Sémites et affidés des Juifs. Georges entendit les noms d’Esterhazy, du colonel Henry, de Zola, de du Paty de Clam; d’autres encore, que des passagers avaient prononcés avec passion sur le transatlantique, dans le train, et dans les rues de Paris; ces noms prenaient, dans la bouche des demoiselles Aymeris, le son d’une artillerie. Caro expliqua à mon ami, en le tenant par les épaules, les grandes lignes du procès.

En quittant ses tantes, il songea: tout ceci ne me semble pas net et puisqu’elles sentent de la sorte, il faut, sans doute, penser le contraire!

M. Degas qu’il eut l’occasion de voir, était aussi «déchaîné» que les tantes Aymeris; M. Vinton-Dufour, lui, était dreyfusard; Carrière bégayait des paroles sublimes, et son atelier, jadis si mélancolique, si vide, était plein de journalistes, d’universitaires et de dames bizarres qui le regardaient comme un Messie. Georges et moi le fréquentâmes beaucoup, à cette heure où la politique envahissait les plus ignorants et les plus tièdes.

Un jour, certain philosophe hirsute nous lut tout haut la page suivante:

«Le paysan déteste la guerre. L’échec du boulangisme dans les campagnes est dû à l’idée que répandirent les adversaires d’une revanche souhaitée par les partisans du général. Le dégrèvement des charges militaires enchanterait les populations des champs, dans les deux pays (France et Allemagne). Il faut donc espérer que, d’ici à peu de temps, le sentiment des élites et celui des rustres s’accordera, pour restreindre la mimique surannée des gymnasiarques, des soldats professionnels et des rhéteurs.