Les sœurs se séparaient par groupes, autour de tables volantes; chacune avait ses adorateurs, sa conversation, ses «sujets», son groupe, hostile peut-être à l’autre; celui de Cynthia était très envié, mais craint comme «avancé», trop original. Lady Dorothy, pâle, immobile, avec ses cheveux d’argent, son bonnet de veuve, ne quittait plus un grand fauteuil, près de la fenêtre, et somnolait; soudain, quelque ouvrage de tapisserie, ou un livre, glissait de ses genoux; on courait vers elle, croyant qu’elle venait de s’éteindre comme une chandelle.
Aymeris, prôné dans ce milieu charmant où Cynthia le faisait valoir, accepta vite un trop grand nombre de ces relations qui encombrent les étagères de cartons de bristol: dîners, bals, conférences, lunchs et séances de musique. Comment choisir parmi tant de noms inclassables, à moins d’avoir une longue expérience de l’Angleterre? Cynthia se chargea de ce «triage», elle marquait ces cartes au crayon: ennuyeux, à éviter, ou bien tolérable. Au bout de quelques mois, le peintre condamna sa porte, comme trop de niais voulaient voir ses ouvrages. A Londres, plus encore qu’à Paris, les oisifs ont décidé qu’un atelier de peintre est un lieu public de rendez-vous, avec tout ce qu’il faut pour se rafraîchir, entre le lunch et le dîner. Madame Merrymore saisit la baguette à écarter les importuns, ne toléra qu’une élite. Entre Cynthia et Georges se noua une sorte de camaraderie intellectuelle, mais cérémonieuse, faite de leurs singularités, c’est-à-dire ce qui, le plus souvent, nous sépare.
Aymeris devina en Cynthia une créature inquiète et découragée; elle racontait des voyages en certaine compagnie qu’il imaginait, mais qu’elle ne précisait point; des séjours à Paris avec une Suédoise, en des hôtels d’étudiants, rue Vaneau. Cynthia revenait du Caire, après une brouille avec cette Suédoise qu’elle avait voulu soustraire à l’influence d’un théosophe.
Cynthia connaissait le centre de la France; elle avait habité près de Moulins avec des artisans sociologues et lettrés. Et l’on s’étonnait qu’une personne, issue d’une famille si traditionnelle de la vieille Angleterre, qu’une aristocrate hautaine et froide d’aspect, comme la fille de Lady Dorothy, la petite-fille d’un duc, vous comprît à demi-mot, autorisât même, chez certains hommes, de libres propos et les opinions les plus révolutionnaires.
Aymeris fut gagné par la sympathie de cette femme, par sa gentillesse, comme d’une sœur, si altière cependant qu’elle aurait pu être la reine Alexandra, ou du moins une dame d’honneur de cette souveraine, tant admirée, copiée par ses sujettes, et dont le haut carcan d’un col à quadruple rang de perles (chez Cynthia, de l’onyx)—coinçait une mince nuque qui ne fléchissait que pour accorder un salut protecteur; ou girait de droite à gauche, comme un automate, afin que le schéma officiel du royal visage se montrât le même pour tous les humains, sourît, puis reprît son caractère de médaille. Mrs Merrymore ne parlait jamais de son défunt mari, ni d’un fils qu’elle avait eu et qui était mort subitement. Les avait-elle aimés? Jusqu’à ne vouloir plus «refaire sa vie».
Un jour de confidences, elle s’avoua meurtrie par de fâcheuses tentatives sentimentales; mon ami les eût devinées, quoiqu’il la connût depuis si peu de temps. Il est, entre ceux qui ont souffert d’un même mal, une télépathie, des formules cabalistiques, et, tacitement, ceux-là s’entendent. Derrière des façades aux lignes si sévères, se réfugiaient deux cœurs toujours sur la défensive qui, après s’être consumés dans l’attente, aujourd’hui se résigneraient peut-être aux tièdes régals de l’esprit: Georges et Cynthia le crurent, ou le désirèrent.
Peu à peu, un mot, une prévenance, un geste de sa nouvelle amie, firent croire à Aymeris qu’elle avait aussi un besoin d’expansion dont les ancêtres de Cynthia, depuis des siècles fixés par des peintres dans les boiseries d’Elianmoore-Hall, eussent frémi, si leurs cuirasses, ou leurs corselets, ne les avaient pas maintenus pour toujours en une attitude de parade.
Georges marquait des points de repère dans le passé de Cynthia: un hiver à Florence, avec une femme-peintre suédoise, parente de Gauguin; puis Dresde avec une des sœurs Northmount, la musicienne; et d’autres stations en Italie, sans Celia. Cynthia revenait à Paris, presque toujours passait l’automne en Provence, avec «l’artiste scandinave». Certain mois d’octobre à Aix, elles étaient à l’hôtel du Cours. Elles sortaient soi-disant pour faire des études, mais, à la vérité, suivre à la piste le maniaque de Bouffan. Cynthia avait vu Cézanne peindre, et certains idolâtres du maître avaient dit à l’Anglaise: Vous vous trompez, c’était un autre! Or cette victoire était attestée par une mauvaise photographie de kodak, qu’elle avait prise d’un vieillard à barbiche, une gibecière sur l’épaule, le chevalet et le pliant sous le bras. Cézanne étant à son avis le plus grand peintre, comme Rimbaud le plus grand poète du XIXe siècle, d’apprendre que mon ami possédât des pommes et un paysage de Cézanne, lui fit accorder à Aymeris une sorte de privilège sacré, jusqu’à ce qu’on en vînt à d’interminables débats esthétiques, qui dérivaient en des considérations de l’ordre passionnel, où l’accord était plus difficile à se faire entre Cynthia et Georges...