Ses jambes le portaient déjà mieux; il ne tarda point à analyser ses sentiments, et dut enfin s’avouer que cette apparition ne lui causait déjà plus de trouble. Il s’en voulut d’être si insensible, ne pouvant admettre qu’une femme pour laquelle il aurait renoncé à sa peinture même, que Rosie, la mère de son enfant, ne fût plus rien pour lui qu’une passante sur un pont.
Il se rappela le poignant sonnet et le dessin de Rossetti Found! (Trouvée!)
Etait-ce la peur qu’elle vînt à lui qui lui avait fait battre le cœur, la minute d’avant? La peur? Oui, la peur sans doute; oh! il avait beau se monter, il ne sentait pour elle que de l’indifférence. Indifférence! Si ç’eût été de la haine! Il aurait fallu la haïr... Et il la regardait impassiblement, la jugeait, ne pouvait même pas la mépriser! Elle lui semblait grotesque, et il se demandait si elle n’avait pas toujours été telle qu’aujourd’hui.
—Voilà celle que j’ai aimée, comme j’ai aimé maman!
Tout ce qu’il avait prêté de noblesse et de générosité à sa maîtresse, était là, comme des sanies sur cette misérable face de sorcière, avec son nez rouge, sa bouche molle, une raccrocheuse du Strand, une buveuse de whisky...
Cynthia venait d’acheter des violettes, elle rejoignit Georges qui s’était assis de nouveau au fond du cab; la boîte de couleurs n’était pas encore fermée. Il méditait.
—Ne venez-vous pas luncher, dear?... Lunch time!
Georges paraissait si distrait que Cynthia fit un tour, puis elle revint, l’aida à plier bagage. Il s’excusa pour le lunch, se dit fatigué et rentra chez lui.
Une subite envie lui était venue d’aller à Beaumont comparer une fois de plus les traits de l’enfant avec les siens. Il avait une terreur d’avoir un jour peut-être et trop tard, à le renier.
A côté de Beaumont College, était la villa d’un musicien amateur, fils de banquier; Sir Cyril Edwards, le critique d’art, y passait des week ends avec ce Julius de Campo: depuis Oxford une de ces liaisons que le temps rend plus étroites et fait admettre en Angleterre comme une amitié de vieilles filles. De Campo, converti au catholicisme depuis l’époque où Beardsley avait abjuré le protestantisme, suivait les exercices religieux à Beaumont, et recevait chez lui des ecclésiastiques de toutes nationalités avec des comédiens et des virtuoses...