Gisell, je vous vois derrière un comptoir, à Chicago... Me trompé-je?

—J’aime—dit-elle—l’Italie pour sa sordidité. «It is not Beauty but Dirt in the Sun». «Ce n’est pas la Beauté, mais la Saleté au soleil». Connu, lui dis-je, depuis Baudelaire; et point ce que j’apprécie le plus en lui. Et Gisell est trop fine que d’insister. Telle une méduse, elle arrondit sa coupole gélatineuse: le flux l’avait amenée, le reflux l’emporte.

Quand saurai-je ce qui se passe, la nuit, dans cette villa dei Colli?

Elle aperçoit en moi «de la révolte, de l’anarchie comprimée», cette femme délirerait de joie, si elle provoquait une crise.

—Monsieur Aymeris, vous êtes fait pour traverser la vie dans la tempête. Vous viendrez avec moi à New-York? Promettez!

Se croit-elle assez forte? Ces mains courtes, cette chair d’ambre, cette cernure des yeux, cette crinière brune aux reflets rouges, j’en ai subi le pouvoir, chez une autre; vieilles lunes, les chaudes impassibles, les malades de curiosité!

Voici qu’il serait temps pour Cynthia...

A la villa, le soir, on marche dans l’obscurité. La grande salle ne s’éclaire que de quelques cierges, car Gisell en était hier encore au genre quattrocento; l’électricité est «inesthétique». Les beaux messieurs aux voix flûtées jugèrent qu’un bal travesti serait, sur cette colline, propre au déduit. Or, je me refuse à porter domino et masque; quelques poils postiches au menton me flanquent en dépression. Pierre Schlémihl... La nuit promettait d’être belle. Nous étions à la veille de la pleine lune; l’atmosphère était paisible, assez tiède pour que Gisell ouvrît les baies de la Sala sur la terrasse. Chacun avait gardé pour soi le secret de son travestissement. Isabelle Pappers, pour être toute rendue au bal, et craignant d’être plus malade, s’est installée à la villa, dès hier. A midi, Paul lui ordonne de ne point paraître à la mascarade. Depuis lors, il y a des allées et venues, des portes qu’on claque, des gens qui courent. En guise de séances de portrait, Johnnie et moi aidâmes Agostino à tendre les guirlandes, à remplir les vases de bouquets. Je suis passé partout, aux étages, dans le Patio, sur les terrasses: je n’ai rien surpris d’anormal, et il y a un drame dans l’air. Là-haut? En bas? Links a cassé un verre à déjeuner, en jouant avec Johnnie. Cela porte malheur, dit-il. Gisell fume plus encore que de coutume. Il y a drame, oui, il y a quelque chose quelque part, comme chez M. Maeterlinck.

Je n’ai jamais pu parler aux masques, dont j’ai l’effroi. Dans un coin de la Sala, derrière un paravent de Coromandel, je m’assis sur l’une des quelques marches qu’on descend pour passer du salon rouge dans la salle de bal, où j’ai vu ces muets se faire des révérences, les dames saluaient, de l’éventail; je reconnaissais à leur raideur les hommes enjuponnés. En attendant la danse, les dialogues ne s’animaient pas. Ces messieurs de chez Giacosa ont une préférence pour les habits ecclésiastiques: prélats, capucins, jésuites; des pélerins avec leurs coquilles; quelques mignons, des chanteurs florentins, des postillons, jeunes gens qui montrent leurs belles formes.

Gisell n’a invité que peu de dames, des Infantes de Velasquez, des Carmens, des Napolitaines; les laides sont à leur avantage, les jolies s’enlaidissent, toutes contentes de n’être plus elles-mêmes. Est-ce un bal homosexuel?