Tandis que mon ami réglait encore ces affaires si obscures pour moi, James était malade en Angleterre. Aymeris y alla; il revint à Paris, puis retourna à Londres. Il m’appelait chaque fois qu’il était à Passy. Cet ami si peu secret, me cela, avec une sorte de méfiance, les préoccupations intimes dont je le savais assiégé, qui n’avaient pas toutes pour cause la maladie de son fils: pleurésie déjà en voie de guérison, quand Aymeris l’avait revu chez Mrs Merrymore, au bord de la mer.

Mrs Links et la villa de Florence avaient-elles eu une telle influence sur lui!

Frappais-je à son atelier—l’atelier où chacun entrait jadis tout de go—alors Georges entre-bâillait la porte, me priait d’attendre, pour qu’il eût le temps de ranger sa toile: il semblait avoir la crainte des conseils, et même de montrer quoi que ce soit à un camarade.

Comme il a détruit toutes ses études, ses dessins faits à Florence, ou durant l’été d’après, je ne puis rien en dire ici; mais il commanda des perles de couleur, en fit des essais, et son refrain fut, désormais: «La peinture à l’huile est un moyen périmé».

Des caisses expédiées d’Italie, et encore empilées dans son jardin, sous une bâche, contenaient des toiles, œuvres de «post-impressionnistes», que Georges avait rachetées à Darius Marcellot; c’étaient des paysages et des natures mortes par les plus jeunes des cézannisants de France, de Florence et d’Allemagne:—Ceci n’est pas pour toi—me dit-il.

Deux ans plus tard, les caisses devaient encore être closes, sous les mêmes bâches. L’administration du Salon d’Automne invita Aymeris à réexposer en octobre quelques-unes de ses œuvres de début. Je lui fis observer que c’était là un traquenard: on avait le désir de prouver à tous qu’il avait eu du talent, qu’il n’en avait plus, et ses avances aux «fauves» ne serviraient qu’à appuyer, auprès du public ignorant, la réclame savante des négociants du «trust».

Ainsi j’exaspérai les hésitations de Georges, et, comme toujours, la sagesse d’une parole amie et sincère accrut son entêtement.

Il avait l’habitude, qui était un tic, de dire: «O mon Dieu! mon Dieu!», comme les Anglais qui contrefont un Français, et il poussait de gros soupirs; il avait des dépressions, des silences, des regards fixes, des mots blessants; nous ne comprenions rien à rien; selon lui, tout le monde était «bête», sauf je ne sais quels esprits supérieurs avec lesquels il avait noué commerce. Il voulut me conduire voir la collection de ce M. Stein, l’impresario d’un jeune Espagnol, Picasso, le seul aujourd’hui qui eût une parcelle du génie des maîtres quattrocentistes. Aymeris s’était remis à faire de la musique, il lisait avec Maurice Ravel les partitions de Moussorgski: les Russes le ravissaient.