Georges Aymeris venait, pour une futile contrariété, de mettre fin à une existence qu’il aurait eu tant d’autres raisons plus graves, d’abréger.
J’appris son suicide par les journaux, en même temps que l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand.
Ce fait divers passa inaperçu, dans l’effervescence du moment. Dirai-je pourquoi je ne me rendis point à ses obsèques? Je craignais de revoir Cynthia, Madame Aymeris; mais peu de semaines après, elle m’écrivit, me priant de lui rendre le journal de son mari.
J’hésitai, je fus même sur le point de ne pas répondre; j’avais fait copier presque en entier les cahiers de mon ami. Si Cynthia allait les vouloir détruire? Mais les connaissait-elle?
J’allai néanmoins chez elle, les lui portai à St-Germain où elle passerait quelques semaines, pour régler ses affaires avant de repartir pour l’Angleterre. La guerre était désormais inévitable.
Mme Georges Aymeris me reçut froidement, avec un embarras plus visible encore que ne l’avait été celui de Mrs Merrymore. Elle me raconta le suicide de son mari et les scènes qui précédèrent; très calme, très digne, son chagrin ne se trahissait que par l’altération des traits de son visage. Ses cheveux étaient blancs. Elle me dit:
—Je savais que vous possédiez ces cahiers. Je vous remercie de me les rendre. Sont-ils aussi intéressants que la chère personne qui les a écrits? Je le suppose; car Georges n’a pas accompli son œuvre, il ne devait peut-être pas se réaliser... sinon par le récit de sa propre personne. Je ne les lirai pas; mais, si je ne puis vous refuser le droit d’en faire usage, je vous prie de ne parler de moi qu’après que j’aurai rejoint mon mari.
Cynthia passa dans une chambre voisine; j’entendis le bruit d’une trappe de cheminée, le crépitement d’un feu de bois. Une odeur de papier brûlé se répandit dans l’air.
Elle revint, au bout de quelques minutes, tremblante...
—Ils flambent!—dit-elle—n’entrez pas!...—et reprenant le récit du suicide:—Je croyais Georges capable de tout, sauf d’attenter à ses jours. J’associai ma destinée à la sienne pour éviter des malheurs. Il m’avait plusieurs fois menacée d’un «coup de tête»; une seule fois, je doutai de sa parole et lui portai un défi... il aimait trop la vie, et j’espérais qu’il voudrait encore et toujours recommencer! Le pauvre cher ignorait-il lui, si conscient, que quand nous nous réveillerons d’entre les morts, nous nous apercevrons que nous n’avons jamais vécu?