Un fiacre cahote, sonnant la ferraille; six personnes y sont coincées entre leurs baluchons; Miss Ellen, Jessie et Nou-Miette sont «en cheveux», et maman a l’air d’une pauvresse. A la gare Saint-Lazare, une foule de femmes avec des enfants se battent aux guichets, courent puis escaladent les marchepieds des wagons; dix voyageurs s’empilent dans un compartiment de troisième classe. Aux Batignolles, des hommes armés, des soldats en vareuses rouges fouillent sous les banquettes, crient, bousculent tout le monde. Georges entend: «Il y a des curés en jupes, qu’ils se déclarent, ou on vous met tout nus! On est sûr au moins d’un: s’il ne se livre pas, on fusille toute la bande avec les gosses! Au mur!»
Personne ne répond, maman cache son enfant sous son tablier de cuisinière. Ces minutes sont des heures... Les «fédérés», derechef, braquent une lanterne sur les coins obscurs du compartiment; le cœur de Georges bat, la poitrine de sa mère se soulève et retombe, elle suffoque.
Un coup de sifflet. Les chaînes grincent, le train s’ébranle sous un tunnel:
—Sauvés!—s’écrie Mme Aymeris.
A Rouen, c’est presque un soulagement que d’être reçu par des Prussiens; à Malaunay, à Clères, partout, des uniformes gris, orangés, verts, des officiers magnifiques, à moustache blonde. Deux voyageurs montent dans le compartiment. Ils se tiennent debout, faute de place, devant Mme Aymeris; un cavalier accroche ses éperons dans la jupe de Miss Ellen. Ces hommes fument de grosses pipes de porcelaine, où Georges remarque des sujets peints, ce qui l’amuse...
Ce soir-là, il retrouva l’alcôve des Voinchot dans la rue provinciale où, huit mois plus tôt, il avait entendu, pour la première fois, le chant de la Marseillaise. Chez les cousins loge aujourd’hui un colonel de cavalerie, dont l’ordonnance, un Bavarois, père de famille, s’extasie devant Georges.
A l’intention du petit Herrchen Georg il fait avec des boîtes à sardines un moulin à vent, pareil aux jouets qu’il fabriquait pour son petit Fritz, à Kirschenlosen. Quand Georges croise dans l’escalier ce grand roux, un balai sur l’épaule, ou l’aperçoit en bas, brossant, cirant des harnachements, Schafft sourit, esquisse le geste d’une poignée de main. Georges chérit son moulin à vent; mais Miss Ellen le dénichera dans un placard, Mme Aymeris fera reporter ce joujou au soldat paysan, et Georges pleurera en voyant Schafft essuyer, de son mouchoir à légendes patriotiques, un gros nez violet, tout bossué de verrues. Trop aimable avec les «miss», Schafft, ligoté à la roue d’une charrette dans la cour des Voinchot, est cravaché par «l’infâme colonel von Kramer», qui répond par des injures aux gémissements de l’ordonnance.
Ces Prussiens, était-ce donc les mêmes que ceux de la «parade» sur la place, paisibles auditeurs de la musique devant l’Hôtel des Bains? Voilà ce qu’ils font, quand ils se croient chez eux, ces officiers à sabretache et à galons dorés, eux qui, dans les pâtisseries, offrent des gâteaux à des dames anglaises! Oui, ces beaux seigneurs à casques, chamarrés de décorations, frappent les simples troupiers qui n’en ont pas sur leur poitrine. Il existe donc, partout, deux classes d’hommes: ceux qui commandent et ceux qui obéissent, ceux qui flanquent des coups et ceux qui les reçoivent? Georges confia à Jessie que le colonel ressemblait à tante Caro, et Jessie s’esclaffa en mettant sa main devant sa bouche, par convenance.—Yes, just as haughty the one as the other! dit-elle[15].
Les deux enfants s’embrassèrent. Mme Aymeris les aperçut et les gronda.
Après la Commune, Mme Aymeris fit un court séjour à Paris, seule avec son fils. M. Aymeris ne s’était plus rasé depuis le 21 mars. Mme Aymeris, malgré son émotion du revoir, ne put se tenir de rire.—Mon bon Pierre, non! Tu aurais dû faire couper cela!... Tu as l’air d’un fédéré!