Sur la terrasse du parc, la famille Aymeris, rassemblée, attendit Georges; il n’apparaissait point. Où donc était passé le communiant, en l’honneur duquel un repas solennel était donné? Jessie courut jusqu’à l’oratoire, peut-être Georges serait-il encore blotti derrière son prie-dieu, tout près de l’autel?
L’oratoire était vide.
M. le curé devait présider au repas. A une heure, on se mit à table, car les vêpres étaient pour deux heures et demie. Des serviteurs se répandirent dans le quartier—à cette époque, Passy était un village. Du haut de l’impériale de 1’«américaine de Versailles», un voisin croyait avoir vu Georges se dirigeant vers la Seine.
Une nouvelle catastrophe menaçait-elle la maison?
Non, à deux heures, Georges était agenouillé, à la paroisse, avant le retour de ses camarades... et l’on ne sut rien du mystérieux emploi qu’il avait fait de son temps, entre la messe et les vêpres: il prétendit qu’il était allé en bateau-mouche à Notre-Dame, baiser les reliques, le morceau de la Très Sainte Couronne d’épines que l’on conserve dans une châsse. Au vrai, comment eût-il eu le temps d’y aller? Il s’embrouilla dans des mensonges peu dignes d’un petit saint.
Mon ami avoue, dans ses cahiers rétrospectifs, qu’il était resté tout bêtement étendu sous son lit, pris de court pour inventer quelque chose d’admirable et qui lui valût des louanges. En rentrant de la messe, il avait volé, dans l’office d’Antonin, un des gros babas à la crème, en réserve pour le goûter, et des sandwiches qu’il dévora avant de s’offrir un court somme dans l’obscurité. Son seul dessein avait été de faire croire aux «centenaires» que «le petit saint» s’était envolé pour le Paradis.
Paradis ou Notre-Dame, ses parents comprirent alors qu’ils n’étaient point au bout de leurs tourments. Mme Aymeris eut recours au fameux remède de Miss Ellen: la campagne. Dès la fin de mai, on expédia Georges à Longreuil. Le docteur Brun lui ordonna de longues vacances, un repos total, pour combattre l’anémie, fortifier son corps et «l’armer contre les assauts de son imagination».
On suspendit les leçons, on cacha les livres et la musique. Georges tomba en mélancolie et, une fois encore, Mme Aymeris se demanda comment on le distrairait, puisque la marche lui était contraire et qu’il devrait, des semaines, rester au jardin sans rien faire. Le bébé et l’adolescent, la fillette et le garçon qu’il était à la fois, parlaient chacun sa langue; et les femmes de son entourage, si habituées qu’elles fussent à leur tâche, durent s’avouer vaincues. Elles «donnaient leur langue au chat». Quand il fut mieux, Georges se promena seul, la compagnie de Jessie étant défendue. Parfois, il ne rentrait pas, à la nuit. Son père songea à prendre un précepteur. Mme Aymeris inclinait à garder Georges tout à elle, tel qu’il était.
Les tantes vinrent au manoir en septembre. Georges paraissait en état de reprendre sérieusement le cours de ses études; mais qui serait son maître? Caroline et Lili, par discrétion, affectèrent du détachement, quand M. Aymeris demanda leur avis à ses sœurs:—Nous croyions que nous étions oubliées, depuis ton mariage. Et tant mieux! firent-elles. A chacun ses soucis; mais si nous avions des enfants, il est probable qu’ils ne seraient pas comme ceux d’Alice. Notre avis? Peut-être que nous n’en avons pas... D’ailleurs nous ne sommes bonnes à rien!
Lili rassembla son courage. Elle parlerait «net», quelque sort que ses paroles dussent avoir. Et elle exposa à nouveau ses anciennes théories que l’année terrible n’avait rendues que plus irréfutables.