Un homme! il était devenu un homme! Des poils faisaient une tache beige sur sa lèvre. Lili et Caro pensèrent: Diablesse de bête de chute! Le maladroit! Ce n’est pas nous qui aurions été aussi peu lestes! Sauter par-dessus les haies et barrières, nous en sommes-nous donné à son âge! Des garçons, voilà ce que nous étions!

Seules de la famille, elles déploreraient que Georges ne fût pas «bon pour le service». Elles 1’«affectionneraient» plus encore sous le casque de fantaisie dont la crinière bat au vent, s’emmêle aux poils d’une conquérante moustache. Caroline avait un faible pour les régiments en tenue de parade, ne manquait jamais l’occasion d’une cérémonie pour les applaudir. Si Georges pouvait être dans un de ces escadrons de dragons à plumet rouge, quel honneur, de lui toucher la main en se haussant sur la pointe des pieds!

Mme Aymeris priait ses belles-sœurs de se taire, quand elles disaient que, peut-être, contre l’avis des praticiens, Georges serait «pris».

Il ne le fut pas à la première visite médicale pour le volontariat; restait l’épreuve de la revision. D’ici là, déciderait-on d’une carrière? Or le choix de Georges était fait. Ses parents, qui le destinaient à la diplomatie, lui firent de molles oppositions. Il se mit à peindre des natures mortes et des visages; parents, amis posèrent tour à tour dans une chambre qui recevait le jour du nord.

Mme Aymeris avait manié le crayon noir et l’estompe, même le pinceau d’aquarelle. On épousseta des «bosses» en plâtre, reléguées dans un coin du grenier; il les copia: le trait d’abord, puis les ombres et la demi-teinte en hachures et «dégradés». Georges rêvait de peinture à l’huile; il étala bientôt de la couleur sur des toiles. Son père lui obtint une carte de copiste au Louvre, pour essayer de faire une étude d’après une Vierge de Murillo, laquelle Mme Aymeris admirait pour son expression. Deux messieurs, visitant la salle des Espagnols, s’arrêtèrent près de Georges, le félicitèrent; l’un des deux lui demanda s’il ne vendrait pas sa toile: glorieuse offre! Un gardien révéla à mon ami que ces amateurs n’étaient autres que MM. Gustave Moreau et Henner; bien différents de ces illustres professeurs, le portraitiste Vinton-Dufour, l’un des «centenaires» qui dînait à Passy, le dimanche, semblait prendre plaisir à décourager Georges.

L’institution de ces repas dominicaux remontait au temps du grand-père, Emmanuel Victor, le Bâtonnier. Des musiciens, des savants, les plus connus, se retrouvaient, jadis, sur la colline du Trocadéro, presque la campagne alors; les soirées de printemps y étaient exquises. Par un escalier tournant on descendait, de la plate-forme où s’ouvrait la porte-fenêtre du billard, à une grotte dont les parois étaient revêtues d’entrelacs et de coquillages à l’italienne. Le marbre d’une figure de Louis le bien-aimé au pied d’une Vénus qu’on croyait être la Du Barry, y avait été remplacé par un moulage, à peine reconnaissable sous la mousse et le lichen.

Deux étages de terrasses séparaient «le château» du parc, réduit alors aux proportions d’un grand jardin, mais qu’on appelait Le Parc. Les quais en longeaient le mur d’enceinte, puis c’étaient les berges de la Seine, le fleuve et ses chalands. On s’y croyait, quand les frondaisons étaient drues, à cent lieues de Paris. Pour les sédentaires bourgeois d’alors, un jardin, dans la belle saison, n’était-ce pas un peu «les champs»? S’il faisait chaud, le couvert était mis sur le perron; des messieurs en redingote d’alpaga et à chapeaux de paille de riz, des dames en crinoline, une blonde sur la tête, par crainte du serein, causaient en prenant le café, les liqueurs ou le tilleul, jusqu’à l’heure de la dernière «versaillaise» qui, les prenant à la barrière des Bons-Enfants, les ramenait chez eux.