Dans un autre salon fonctionne une sorte d’agence des étrangers, avec directeur, livres de comptes, registres. Le secrétaire actuel de Mme Peglioso m’y a introduit, en faisant des plaisanteries de sous-officier: il me rappelle Gabriel Gonnard, et il doit y avoir des Ellen et des Jessie aux étages supérieurs. Une aile de la maison est déserte depuis que le Prince est à Florence. Le Prince a fait numéroter, dans une galerie, les trente portraits, tous mauvais, de sa femme pour laquelle il a dû avoir un sentiment, au moins un caprice, quoi qu’on raconte de ce grotesque qui s’est fait peindre en Orphée par Boecklin; dans une autre, le portrait de tous les Sabrinski, des Mittford et même une gravure représentant l’étoile de la Scala, en tutu: la propre mère de notre amie.

Saurai-je jamais ce qui se passe dans les trois étages du palais Peglioso? Lucia y vaporise ses parfums les plus entêtants. Dès le premier vestibule, au bas d’un escalier monumental, aussi grand que celui de l’Opéra, je suis pris d’un malaise. Des hommes en livrée bleue et rouge, un Suisse, dès qu’il y a réception, ont failli me faire fuir. J’ai envie de leur dire: allez retirer ces hardes! C’est une honte, ce luxe, devant les parents pauvres du prince. Mais, sans doute, ils aiment le faste, ces fils de princes à la panne, cette livrée les rehausse à leurs propres yeux. On parle toutes les langues, dès l’antichambre. Dix lévriers gigantesques aboient en haut, sous la coupole; dès que j’arrive, ils dégringolent dans l’escalier; la voix de la Princesse les lance sur moi. Mais cette voix!... C’est la sirène, elle sort de sa chambre qui n’a ni verrous ni clef, car ses chiens sont les seuls protecteurs de son... tabernacle. On la dit vierge!

Je manque m’évanouir quand j’entends cette voix d’argent, là-haut, dans la coupole du Montsalvat. Vers de Verlaine... Ceci ne se passe pas dans la vie réelle, et ce n’est point de la comédie non plus. La voix d’argent éclate en un rire de Kundry, dès l’instant où Lucia m’a reconnu. Cette reine, sans rien perdre de sa majesté, parle. Ce qu’elle dit? Ah! il faut s’habituer à ce ton-là! A l’atelier du passage Geoffroy, on emploie de ces mots crus. Ils me glacent. Si jamais la reine m’accordait quelques faveurs, je la supplierais de renoncer à l’argot. Elle, si belle, et qui a tant de compréhension et d’esprit, pourquoi parle-t-elle à la façon de Florette? Le professeur nous la décrivait comme la «grande dame». Je ne suis pas encore à même de comparer. Mme Nina, la trapéziste, est aussi, dit-on, une très grande dame. Il doit y en avoir d’autres, différentes de celles-ci, ou alors maman serait «refaite», comme dit Lucia à propos de moi. Etait-ce pour aboutir à l’avenue Montaigne, que j’ai reçu une éducation si chaste?

M. Evariste Blondel retourne chez la Princesse. Jusqu’à présent il avait pris soin de n’y pas apparaître quand j’y étais. Quelle récompense a-t-elle pu lui promettre s’il m’amenait à elle?

Ah! le jour du boulevard Saint-Germain, la calèche, le baiser! (car je crois décidément qu’il y en eut un). Qu’a-t-elle pu lui promettre? Un baiser? Ou l’a-t-elle battu? Lucia doit le fouetter avec sa cravache aux lévriers. Si je n’avais autant de raison d’être secret, si je racontais aux miens, à mon père, l’Evariste Blondel de l’hôtel Peglioso, d’abord on ne me croirait pas; ou bien l’on me défendrait d’y retourner. Entre le Blondel prudent, pompeux et encapuchonné dans son quant-à-soi, de chez nous, et le Blondel de Lucia, il y a la différence d’un acteur en train de défaire sa tête dans sa loge, d’avec le roi qu’il était tout à l’heure en scène, la main sur le pommeau de son épée. Hier, on ne m’attendait pas, j’entre dans le fumoir; Blondel, à genoux, soufflant, rouge, ébouriffé, cherche sur le tapis les perles du collier dont la Princesse a rompu le fil.

Socrate! tu n’auras pas ton verre de thé à la russe, tant que tu ne me rapporteras pas la trente-sixième perle! Cherche sous le piano, mon toutou, c’est une bonne occupation pour un savant et un sage de l’antiquité!

Socrate me voit, blémit. Lucia répète:

Allons! ma trente-sixième perle! Replonge, Sindbad le marin! Ce n’est personne; simplement Georges Aymeris! donc inutile de te repeigner; ce désordre sied à tes tempes géniales...

Et elle me prend à parti:

Vous n’avez pas, chez Mme Aymeris, de ces exercices hygiéniques pour rendre la jeunesse aux membres de l’Institut?...