Jean-Louis est le cadet de tous les peintres renommés, entre lesquels il erre encore, les mains dans les poches, ricanant, plus apprécié pour les mots qu’il lance partout que pour ses œuvres mêmes.
Charpentier crée «la Vie Moderne», journal illustré auquel collaborent tous les écrivains dont il est l’éditeur et l’ami. Forain y croque de petits culs-de-lampe, d’une fantaisie un peu japonaise, à côté de Rochegrosse, alors enfant prodige. On trouve de ses dessins partout, ils traînent chez tous les marchands.
Classé, à cette heure-là, parmi les derniers venus de l’impressionnisme, il évite de préciser le trait, redoute l’habileté vertigineuse que le public réclame de ses fournisseurs attitrés. Il se range parmi les «avancés», mais avec nonchalance encore et espièglerie. Les soirs et les nuits sont plus longs que le jour. Entre un réveil las, un déjeuner où l’on s’attarde à bavarder au restaurant et la fin d’un après-midi qui vous ramène vers les Acacias en été, vers le café Américain en hiver, il n’a pas le temps de parfaire un ouvrage bien approfondi. Ses aquarelles, ses notations de mouvement et d’effets sont rapides et sommaires. Il n’appuie pas. Et les motifs reviennent, toujours ou à peu près les mêmes, pris entre la Bourse, l’Opéra et l’avenue du Bois. C’est alors le triomphe des ballets italiens à l’Eden et des Skating-rinks, dans un Paris déjà loin de nous, plus petite ville, où l’on entend moins parler de langues étrangères, où l’on se sent plus chez soi.
Si Forain s’en était tenu là, il serait resté au second plan dans une génération de peintres qu’adulait un public disposé à tout accepter, pourvu qu’il n’y eût pas d’effort de compréhension à faire, en face d’une œuvre d’Art. Comment expliquer que, sans rien changer à ses habitudes et de plus en plus répandu dans les sociétés qui souvent accaparent et détruisent un peintre, Jean-Louis ait sans cesse développé ses talents jusqu’à conquérir la maîtrise, par un exercice quotidien et ininterrompu de son crayon? Il n’est pas rare de voir un homme fort s’ignorer jusqu’à quarante ans, rester obscur et méconnu, puis enfin s’imposer sur le tard par l’autorité de son cerveau et de sa main,—mais ce n’était pas le cas de notre ami et personne, dans son entourage, ne prévoyait que le même Paris de toutes les frivolités, dont il est le favori et le produit—que Paris lui apprêtait des crises morales d’où surgissait un grand artiste.
III
Un jour, M. Jules Roques, le directeur du Courrier Français, à qui Forain donnait parfois des pages de dessins, lui demanda d’en souligner le sens par une légende. Heureuse idée à quoi nous sommes redevables de toute une série d’études de mœurs réunies par différents éditeurs, en albums qui s’appellent la Comédie Parisienne (première et seconde série), Nous, Vous, Eux, Album Forain, Album, Doux Pays, les Temps difficiles (Panama). Alternativement, dans un supplément du Journal, dans l’Echo de Paris, et surtout dans le Figaro, ce furent d’incessantes trouvailles de philosophie, d’ironie amère, simple et bon enfant tour à tour, où les différents aspects de notre vie étaient éclairés d’un vif rayon lumineux, commentés par l’esprit le plus direct, le plus férocement français. La moitié de ces «légendes» sont incompréhensibles pour un étranger, étant aussi gauloises que celles du grand Charles Keene, du Punch, sont britanniques. Le Fifre et le P’sst...! deux journaux qui n’eurent qu’un nombre restreint de numéros et où le texte du dessinateur fut parfois assez abondant, furent son propre et très personnel domaine, quoique Caran d’Ache y ait aussi, pendant une période, collaboré.
Passant en revue la collection complète des dessins à légende, on est frappé par une admirable variété d’inspiration et de technique. Forain, qui connaît son Paris du haut jusqu’en bas, n’est point de ceux qui, étroitement, se cantonnent dans un milieu, par snobisme, ne voulant regarder que les «gens du monde» ou, selon une mode récente, le «peuple». Il n’est pas dupe de ces catégorisations absurdes, qui prouvent la pauvreté intellectuelle de ceux qui les établissent, admirateurs ou contempteurs, envieux, flatteurs ou borgnes, comme blessés par la vue de ce qui n’est pas leur classe, et affectent de mépriser ce qu’ils croient situé au-dessus ou au-dessous d’eux.
Son jugement sur les événements et les gens est celui d’un enfant de Paris, d’un rang social et d’un temps où l’éducation, donnée sans passion anticléricale, fait les cerveaux plus libres et plus personnels dans leurs manifestations. La politique le laisse assez incertain. Un album daté de 1894, Doux Pays, peut passer pour une œuvre de parti; mais la morale qu’on en tirerait est celle d’un flâneur dans la rue, qui, se promenant le nez en l’air, marque les coups, sans indignation, diverti plutôt. Pendant la période du boulangisme, il reste sceptique et attend, amusé, les événements. On se rappelle le dessin qui presse des danseuses autour du trou percé dans le rideau de la scène; l’une dit, en parlant du général, frissonnante de l’incompréhensible émotion que secouait alors un nom magique: Il est dans la salle!—L’Œillet de l’absent, lors de la fuite de Boulanger, est une page célèbre.
Forain n’est pas un idéologue, un rêveur, ni un théoricien. Sa déjà longue expérience lui fait mettre dans la bouche des invités à l’Elysée, voyant s’avancer une quinquagénaire épaissie, qui est la République, avec son bonnet phrygien: Et dire qu’elle était si belle sous l’Empire!... exclamation où il y a à peine une petite déception de gens qui n’ont jamais espéré grand’chose: honnêtes gens un peu dégoûtés, au moment de Panama, mais incrédules et résignés. Sous Carnot comprend des satires du péril anarchique, qui, n’en étant qu’aux bombes, ne semblait pas bien menaçant au boulevardier. Papa, ne te trompe pas pour ta bombe: 201 C5, K0, C6, H3, AZ02, 30, dit la petite fille gentille et proprette à son papa, qui réfléchit et répond: Bien! avec de l’acide sulfurique et du savon noir... ça ira! Il blague la terreur «des riches».
Juré lors du procès des auteurs d’attentats, le père revient en retard du Palais de Justice, sa femme et sa fille se sont levées de table pour le recevoir, inquiètes: On ne t’attendait plus pour dîner.—Il s’agit bien de cela, je viens de faire mon devoir... Maintenant vite les malles... filons!