Ce volume a été tiré à
cinq cents exemplaires
numérotés à la presse,
dont quinze sur japon
numérotés de 1 à 15.
SERVICE DE PRESSE
AVANT-PROPOS
Ces portraits n’auraient jamais été réunis en volume sans l’aimable insistance de quelques bibliophiles; écrits pour des revues, au moment que l’on jugea propice pour les faire paraître—le plus souvent à la mort de l’artiste dont j’essayai de retracer la figure—on me les demanda comme à quelqu’un qui avait connu le modèle. Si je me suis décidé à ne pas rejeter l’offre redoutable de les rassembler aujourd’hui, c’est que j’ai livré au public tant de portraits «peints»—dont beaucoup, sans doute, de médiocres,—que le danger ne me paraît pas sensiblement plus grand, de lui donner ces pages. Elles auraient pu trouver place dans des mémoires que j’aimerais à rédiger, si j’en avais jamais le loisir, tant me paraissent dignes d’être conservés, des souvenirs, des impressions d’années passées auprès de gens intéressants avec qui il me fut réservé de vivre. Parmi ceux-ci, les uns m’ont diverti, passionné, les autres m’ont inspiré de la méfiance ou de l’antipathie; le jugement porté sur eux par le critique ou par des amis, me sembla juste en peu d’occasions, plus souvent exagéré en bien ou en mal. L’amitié, les intérêts communs ou la haine et la jalousie faussent le sens critique. Je crois que le cœur a peu de raisons que ma raison ne connaisse pas, et juger est un besoin impérieux de mon esprit. Les liens les plus tendres de l’affection ne m’ont jamais fait changer en cela et envers moi-même je tâche d’être juge, le plus sévère des juges. Après des années de luttes douloureuses parfois et de quotidiennes difficultés, je jouis encore si vivement des choses et des êtres, que je ne regrette pas les coups échangés naguère. Si j’ai blessé ou étonné certains compagnons de route, j’en suis chagrin pour eux, mais je me repose sur les plus judicieux—car il en est, ma foi! qui m’ont deviné et ne m’en veulent pas.
Il faut dire ce que l’on pense:
Telle est ma conception de l’Honnêteté, à une époque de disputes et de troubles universels, où les convictions sont chancelantes, où l’on se bat sans avoir de grands principes à défendre (il n’est question ici que des artistes), par attitude, par désir de s’affirmer libre, par plaisir.
De chers camarades m’ont avoué que, selon eux, un peintre ne doit pas faire «de la critique». Tout ce que je puis leur concéder, c’est que «faire un Salon», c’est courir à un danger, si l’on est soi-même exposant. On n’admet plus qu’un sentiment: l’admiration passionnée. Or, vous n’avez pas toujours l’occasion d’admirer vos contemporains, si votre idéal de Beauté est élevé.
Sans doute, nous passerons parfois à côté d’œuvres belles et neuves sans les apercevoir tout de suite. André Gide s’est décidé, dès l’âge de vingt ans, à courir toutes les aventures plutôt que de risquer la honte d’avoir nié un Génie dont les ailes pointent à l’horizon. Je me résignerais encore à une telle calamité, mais me crois, en toute conscience, autant menacé d’un autre côté. N’acceptons-nous pas plus volontiers, aujourd’hui, que nous ne rejetons? Notre enthousiasme est toujours prêt à applaudir les débutants, mais nous avons peu de patience avec les vieux ténors, et Sainte-Périne est un asile qui nous paraît mieux approprié que le Théâtre, pour tout artiste dont la voix est devenue trop familière à notre oreille. Nerveux, inquiets, nous nous lassons tout de suite. Notre mémoire est courte comme notre patience. Nous oublions hier et attendons des miracles pour demain.