Ce printemps-là, j’avais un atelier à Londres et j’y exécutais des portraits. Pénibles heures de la «Season»: dans la chaleur écrasante d’une vaste pièce sous le toit, des hommes et des femmes, beaucoup trop occupés pour être exacts, entraient, sortaient, amenaient des parents et des amis, prenaient le thé, critiquaient les ressemblances. C’est dans un défilé de ces aimables importuns que Conder dit un soir à ma femme, en regardant le portrait d’une dame avec qui il était lié: «Comment? Jacques fait encore poser Mrs. X?» Et il nommait une personne aussi rose et blonde, que brune et jaune était mon modèle: ma femme est surprise de l’erreur et alors le pauvre garçon répond: «Je me trompe peut-être; ne vous étonnez pas, je ne sais plus toujours bien ce que je dis!...» Il perdait la raison; c’étaient les prodromes de l’horrible maladie où il s’est débattu deux longues années.
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Charles Conder et Aubrey Beardsley sont, dans ma mémoire, comme seraient deux frères. J’avais connu le premier, il y a très longtemps à Paris, mais je l’y avais peu vu, car il sortait surtout la nuit à Montmartre, dans des milieux où je n’étais pas attiré. C’est à Dieppe que nous nous liâmes, le premier été surtout, où Beardsley et sa suite y passèrent. Avant cela, Conder était plutôt, pour moi, un garçon qui s’occupe de bibelots et a de bonnes adresses d’antiquaires; surtout Conder était l’élève d’Anquetin. Pourtant, j’avais été frappé, au premier jury d’examen auquel j’assistai comme membre de la Société Nationale, par des paysages printaniers animés de personnages modernes, à l’allure romantique. Du temps se passa, sans que j’entendisse parler de ce jeune Australien dont j’avais perdu la trace. Nul catalogue d’exposition ne mentionnait plus son nom. J’ignorais ce qu’il était devenu et pourtant il vivait en plein Paris, où si souvent les circonstances séparent ceux qui seraient le mieux faits pour s’entendre.
Or, je fus bien surpris de le retrouver chez les Fritz Thaulow, hébergé, soigné, recueilli comme le serait un petit orphelin, par ces excellentes gens, après une de ses crises. Les deux artistes avaient dû se rapprocher dans «la maison de l’Art Nouveau» chez Bing. Ce japonisant était un peu perdu quand il quittait l’Extrême-Orient pour s’aventurer parmi nos compatriotes et, à tort et à travers, commandait à Maurice Denis, à Besnard, à Cottet, de Feure, Thaulow ou Conder, tableaux, décorations de pièces, tapis ou modèles de meubles. Sa tentative eut le sort réservé aux enfants trop intelligents: elle ne vécut pas. Avouons cependant qu’il y eut à la rue de Provence quelques réussites; l’une des plus remarquables, mais assurément la moins remarquée, fut le boudoir de soie, blanc crémeux, que Charles Conder illustra de capricieuses aquarelles, bordées de franges de perles blanches, d’un exquis raffinement de composition et de couleur, ingénieuse transposition dans une langue moderne, des bergeries, des galants décamérons poudrés du dix-huitième siècle.
Le nom de Watteau fut prononcé (Watteau, pourquoi Watteau?), on cria au pastiche et le frêle ouvrage fut mis de côté comme non avenu. Ces quelques panneaux, achetés ensuite par Mme Thaulow, puis mis en vente à la mort du mari de celle-ci, j’ai maintes fois voulu les faire remarquer par quelqu’un qui construisit un hôtel: personne n’en a voulu. Ils attendent de passer un jour sous le marteau du commissaire-priseur, chez Christie, et d’être couverts de banknotes, quand la gloire de Conder, qui commence à rayonner dans son pays, aura fait de l’original artiste un maître précieux. Les dessins de Beardsley, qu’on ne peut déjà plus se procurer, à quelque prix que ce soit, ne sont pas d’une qualité plus rare que les aquarelles de Conder, dont il subit si fort l’influence; il n’avait pas, d’Aubrey, la sûreté de main et le fini; mais son art est bien plus naturel, plus varié, plus sain.
Cette œuvre est considérable comme nombre. Peintures à l’huile (les plus imparfaites de son bagage), peintures sur soie, éventails (il y excella), pastels, sanguines, lithographies (illustrations pour un Balzac), châles, robes peintes, meubles, décorations de chambres entières (maisons de Edmond Davis Esq., de Mrs. Halford, etc., etc.), je ne sais où cette œuvre s’est répandue dans les cinq dernières années où mon ami travaillait jour et nuit, dans une sorte de rage inconsciente, remplissant ses énormes armoires de projets, de croquis, dont pas un n’est banal ni insignifiant.
Ses éventails sont presque tous des chefs-d’œuvre. A quoi pourrais-je les comparer? nullement aux éventails français du dix-huitième siècle. Le style de Conder est purement anglais. Le côté ornemental rappellerait les festons et les astragales des frères Adam, ces artistes de génie classique et grec qui renouvelèrent l’art décoratif de l’autre côté de la Manche et l’anoblirent. La couleur, de multiples harmonies, si osées dans la douceur, je ne les ai vues que chez Conder. Celui-ci a, comme tant de ses compatriotes, une maladresse dans la construction du corps humain, un «tremblé» dont le moindre artisan français aurait souri; cependant, la forme a du style, une étrange originalité, on reconnaîtrait cette écriture entre mille. Cette forme est, avant tout, du dessin senti, nerveux dans sa faiblesse, comme celle d’un Constantin Guys ou, dirais-je, d’un Goya. Il faut s’entendre sur le sens de ce mot «dessin». La «forme» est l’opposé de ce que nomment dessin, les braves gens pour qui Bouguereau fut un dessinateur. Les incorrections d’un Goya, d’un Manet, même de l’ingénu Cézanne, sont de la forme. Je ne veux pas dire que la déformation systématique des néo-impressionnistes et des symbolistes soit seule du dessin, car je suis convaincu du contraire: mais une déformation nécessaire, à quoi, sans s’en rendre compte, le peintre est toujours conduit, en face de la Nature: la déformation qui est la vision et le dialecte d’un individu, voilà ce qui, presque toujours, est, sinon beau, du moins intéressant; et c’est souvent le style.
Donc Charles Conder eut cette qualité si rare. Elle ne fut pas perçue par nos critiques d’avant-garde, dont le pauvre garçon attendait toujours les suffrages, étonné de ce que la redingote de M. Charles Morice ne se déboutonnât pas en un grand geste de sympathie pour lui et de n’avoir pas les honneurs d’un paragraphe louangeur dans le Mercure de France auquel il attribuait une grande importance, assez plaisamment d’ailleurs. Conder ne démêla jamais les raisons pour lesquelles il n’était pas reçu à Paris dans le milieu «avancé» où l’attiraient ses sympathies, où il avait sa place. Son exposition tenue chez Durand-Ruel, il y a quatre ans, et pour le catalogue de laquelle il m’avait imprudemment demandé une préface, fut sa dernière manifestation publique dans son «dear old Paris», et le signal de ses premiers troubles cérébraux. Cet échec le désola. Ensuite, de son subit et retentissant succès à Londres, il se rendit à peine compte, car les applaudissements s’adressaient alors à un égaré.
Étrange personnalité que celle du jeune Australien; il fut bizarre et déréglé jusqu’à la fin, malgré son amour pour le travail; mais ses excentricités, selon la coutume anglaise, plaideront plus en sa faveur que n’aurait fait une existence normale. On voit déjà comment sa légende se façonnera. Dès aujourd’hui, il est classé dans la phalange des «hors la loi», des «outcast», pour lesquels ses compatriotes ont une inclination toute romantique. Quoique la Mort ait arrêté sa carrière à l’âge de tantôt quarante ans, il est, à côté d’Aubrey Beardsley, une sorte d’enfant prodige malade, mais sans la poétique agonie de cet adolescent poitrinaire qu’a touché la Foi; il fut suffisamment désordonné, pour que son joli génie enchante des amateurs de l’exceptionnel et du cocasse.
Jusqu’à son heureux mariage avec la femme tendre et dévouée qui mit sa fortune à la disposition de Conder, celui-ci fut, tant à Paris qu’à Londres, une sorte de Verlaine, un irrégulier, passant de l’état d’ébriété à l’état lucide, comme du sommeil à la veille, ne travaillant jamais avec plus d’inspiration que s’il était excité par l’alcool. Je ne saurais retracer ses pérégrinations dans les divers quartiers des deux grandes cités, où il connut la misère et l’abandon, lui qui attachait tant de prix à toutes les raretés d’un joli intérieur et à l’élégance de ses habits. Il était fait pour un siècle enrubanné, galant—et je ne puis m’empêcher de me l’imaginer soupirant une sérénade sous la fenêtre de sa belle, coiffé du béret à la Watteau et la cape striée sur l’épaule.