«Pendant ce», Marcel, nous nous étions retrouvés et presque les mêmes que chez Mme Straus, sous l'ambassade de Lord Lytton, presque les mêmes que jadis et que naguère, et qu'un soir, en 1913, au théâtre Astruc, quand, en plein mois de juin, un pardessus de fourrure s'insinua dans une stalle à côté de la mienne. «Brouillés depuis l'Affaire! vous dis-je». Aussi bien nous avons ri comme nous venons de rire chez vous, rue Laurent-Pichat, et vous avez même exécuté d'admirables imitations d'amis anciens, que vous faisiez revivre comme un phonographe, si ce n'est que vos idées me semblèrent plus étonnantes que celles qu'ils auraient exprimées, et bien plus drôles.

Marcel, on voudrait vous voir tous les jours, si vous ne teniez pas si inhumainement à être bon, indulgent, et si juste, que vous en rendriez votre interlocuteur cruel! Mais de vous voir, de causer, cela vous éviterait d'écrire—donc j'ose moins regretter—puisque je serais privé de ces lettres dont j'ai la valeur d'un volume, et où la postérité connaîtra l'état de votre vue, au jour le jour, le courage qu'il vous fallut pour les écrire et les scrupules dont peut être torturée une âme délicate.

Au théâtre Astruc, vous aviez l'air mourant, vous aviez l'air d'Iochanaan, vous aviez l'air d'avoir trente-cinq ans; et aujourd'hui vous pourriez en avoir vingt-neuf, ou même vingt; le teint moins rose que dans mon portrait, mais magnifiquement bronzé par le feu du fourneau qui tient en état de fusion le métal de votre œuvre.

Cher ami, j'espère—à la réflexion—oh! oui j'espère que l'on ne vous fait pas souvent un «énorme chagrin». L'incomparable psychologue que vous êtes, unique pour démêler les fils que notre pensée trame, comme une araignée-Spinoza, vous, Marcel Proust, comment ignoreriez-vous ce que les pires critiques, celles dont vous n'êtes pas content, impliquent d'admiration et d'éloges? Je ne sais s'il y eut jamais un écrivain ou quelque autre artiste, qui eut le don d'attirer à soi et de retenir comme vous. Vous construisez votre œuvre au fond d'une retraite d'où vous voyez tout, d'où vous entendez tout; par une sorte de T. S. F., à laquelle s'ajoute le reportage de mille amis—vous êtes relié aux points les plus distants de l'univers; si bien qu'au lieu d'être l'anonyme et invraisemblable Omnivoyant-Auditeur qu'est le narrateur, vous donnez tour à tour dans vos ouvrages l'illusion, à ceux qui vous lisent, que le Créateur est devenu un romancier parisien, ou qu'Il écrit ses mémoires.

Heureusement pour nous, votre santé s'améliore de mois en mois. Vous nous enterrerez tous, vous atteindrez l'âge de Sarah Bernhardt et de Chevreul! Il est peu d'êtres plus robustes que ceux qui, ayant eu une jeunesse débile, furent contraints à se soigner toujours. Sous la coupole de l'Académie Française, vous siégerez entre Jacques Rivière, André Gide, Giraudoux et Morand, quand Paul Claudel, devenu votre collègue, sera Président de la République; et vous discuterez l'étymologie, les divers sens de quelques mots qui s'enrichiront chacun d'un si long commentaire, que… mais alors, peut-être personne ne consultera-t-il plus le dictionnaire! Les livres de cette époque-ci ne seront plus, hélas! écrits qu'en langues anglo-saxonnes.

Non! Ne nous lançons pas dans des anticipations à la Wells. J'aurais voulu faire de vous un portrait ressemblant. Pas mèche! car vous n'aimeriez pas être représenté même par Morand, entouré des multiples employés du Ritz qui, enrichis par vos pourboires fantastiques, courent en tous sens pour servir un œuf poché à la pelisse de M. Proust, seule à une table, quand les clients sont au lit déjà.

Il faudrait dessiner le Proust d'avant et le Proust d'après la Victoire, résumant au Ritz les agapes fleuries qu'il donnait jadis chez ses parents. Vous nous devez d'autres chefs-d'œuvre, un tableau de cette Société où la baignoire des Guermantes est louée par de nouveaux riches. Car vous allez vous répandre, vous aurez à vivre avec vos contemporains, desquels il est des coups à recevoir, comme nous en recevons tous, et vous verrez qu'on s'y plaît mieux qu'aux louanges des petites élites et des complaisants…

Nous entrons dans une ère où il sera dur de vivre, pour qui, comme vous, a encore un demi-siècle devant lui. Mais votre prestige sera grand; et quel plaisir de constater votre influence chez la jeunesse, dont vous serez le centre en même temps que les remparts de ceinture! Votre bonté et votre désir d'être utile aux autres vous imposeront, de ce chef, des obligations extérieures et publiques, pour lesquelles une gymnastique, suisse ou suédoise, ne serait point, dès aujourd'hui, inutile—je dirais même du punching ball, sport favori de cet ex-reclus de Maeterlinck, qui «conférencie» en Amérique. Et rire de tout, même de soi et de ta propre douleur, ô mon âme…

Une vieille dame russe, restée dans Petrograd pendant la Révolution où les siens furent assassinés, écrivait à ses petits-neveux émigrés dans Londres: «Faites-vous une santé solide pour quand vous rentrerez; l'existence n'est pas douce, cet hiver, ces messieurs revêtent leur frac dès le matin, parce que ce sont les derniers habits qui leur restent. On gèle, mais à part cela il se fait de si grandes choses, ici, que l'univers en sera émerveillé. Le Gouvernement bolcheviste consacre des millions pour l'Institut du Cerveau. L'école de Danse antique est admirable. Je finis vite cette lettre avant de me rendre à pied au théâtre, qui n'est pas chauffé, entendre Siegfried; nous avons une Brunehilde superbe…»

Herr Einstein, déjà si fameux avant la guerre par son principe de la relativité, nous ferait croire aujourd'hui que Newton s'est trompé. Vous saurez plus tard, vous, Marcel Proust, si Einstein est aussi grand que vous…