Ce jeune homme eut la rare bonne fortune de se voir offrir l'occasion, improbable de nos jours, ou, tout au moins, exceptionnelle pour lui, décorateur-né et catholique érudit, de couvrir de sa brosse toutes les parois d'une église nue, simple de lignes, noble d'allure. Nous qui savions ce dont il est capable, et ce qu'il préparait dans sa singulière retraite d'étranger, à Paris, de curieux fréquentant chaque soir les théâtres, ce fut une joie d'apprendre, l'année dernière, que son projet était accepté par la commission de ses juges ecclésiastiques; qu'il allait enfin réaliser, en couleur, les étonnants projets que son fusain avait cherchés, ses mille croquis semés en prodigue sur le plancher et les meubles de l'atelier. Ses amis, pour s'y faufiler, durent parfois marcher sur des monceaux de feuillets dont beaucoup sont perdus, effacés, et qui à eux seuls auraient assuré la réputation future de M. Sert, s'il les avait plus tard classés et réunis. Alors on aurait vu ce qu'est la genèse d'un grand ouvrage de cet ordre.
M. Sert est, avant tout, presque uniquement même, préoccupé de l'effet décoratif de la peinture; il semble à peine admettre que celle-ci ait d'autre but que de rendre les murs somptueux. Il n'est pas un amateur passionné de tableaux, et tant chez les anciens que chez les modernes, son culte est réservé aux décorateurs. Il a étudié Tintoret, Véronèse et Tiepolo à Venise, et il en parle avec une rare éloquence, pour les avoir analysés, au point de vue du professionnel où ces maîtres artisans se plaçaient eux-mêmes. Quant à la valeur purement picturale d'un Manet, d'un Cézanne, même d'un Chardin ou d'un Velasquez, je crois qu'il leur préférera une belle étoffe de Gênes ou de Florence. La couleur, les lignes, les volumes, les proportions, les mouvements de l'être humain et des animaux (dont il tire souvent un parti si curieux), toute la nature se présente à lui sous l'aspect décoratif et arabesque.
On se rappelle la salle à manger Les Vendanges que feu Bing lui avait commandée pour son pavillon à l'Exposition universelle de 1900. M. Sert, tout jeune alors, s'était livré sur les petits panneaux de la pièce à une débauche d'entrelacs où le nu des gamins vendangeurs se mêlait à d'énormes grappes de raisins, à des feuilles contournées, le tout en camaïeu gris et or. Depuis, on sut qu'il avait de magnifiques esquisses, qu'il cherchait des demeures à revêtir de ses brillantes compositions, mais il ne voulait rien montrer, et l'on avait fini par douter qu'il développât ses merveilleux dons.
La première fois qu'il m'entretint de ses rêves, de «sa Cathédrale», j'avoue que je demeurai ébahi, et, le confesserai-je? un peu sceptique. Accoutumé à l'entendre faire des théories, si au-dessus des préoccupations actuelles, je tremblais de crainte qu'il ne devînt une manière de Chenavard, un causeur, un esthéticien trop difficile pour lui-même, dégoûté avant presque de commencer, voyant la Beauté partout en idéaliste, loin de la réalité. Ce chercheur d'effets trop compliqués, les rendrait-il jamais avec la maîtrise que son orgueil admet, seule, comme excuse à l'emploi des couleurs et des lignes, en tant qu'expression de ses idées?
Comme je suis heureux de m'être trompé! Et quelle joie me donne aujourd'hui le résultat dont le Salon d'Automne révèle une partie.
C'est, dans cette collection de tâtonnements, l'espérance, l'aurore d'un génie, la déconcertante présence, parmi nous, d'un être jeune, qui sait, qui pense et qui… réalise!
Je ne crois pas que Sert ait jamais reçu de leçons dans un atelier. Il était destiné à s'occuper dans l'industrie de son père, de tapis, de tissus, en somme à exercer ses aptitudes d'ornemaniste. Il quitta l'Espagne et voyagea. Londres, Munich, Dresde, le retinrent quelque temps. Dans ses Vendanges, l'influence allemande est assez visible; non pas Boecklin, mais un certain style très «à effet», tant soit peu emphatique, qui fut à la mode il y a vingt ans, de l'autre côté du Rhin, à Vienne surtout, et que les magazines comme Jugend continuèrent, après, d'exploiter pour leurs ingénieuses illustrations. En soi-même ce style trop lourd et ronflant, dernier souvenir d'Albrecht Dürer et de Mackart combinés, n'avait rien qui l'imposât très particulièrement à notre approbation. Mais on ne s'étonnera pas que son semblant de force et de nouveauté ait arrêté un jeune Espagnol, qui fuit sa province catalane et s'en va courir après la gloire. Quels progrès M. Sert a faits depuis lors! Quel développement!
Puisqu'il est d'usage, dans un compte rendu de Salon, de dire ce à quoi ressemblent les œuvres décrites, afin de prévenir, pour ou contre elles, les rares lecteurs d'un tel article; et puisque aussi bien, la comparaison avec des œuvres connues renseigne mieux que ne fait une description, sur de nouvelles venues, on se laissa tenter de nommer Michel-Ange ou Tintoret, à propos de l'exposition de M. Sert.
Le très dangereux programme que le peintre s'est imposé, amènera ces illustres noms sur quelques langues naïves. On a dit qu'il y a de l'espagnol, de la colonne torse, de la «Gloire à rayons d'or des églises jésuites», dans ses panneaux. Mais je me refuse, quant à moi, d'y distinguer rien de spécialement national. C'est à la fois très classique d'ordonnance, très romantique et très nouveau. Un moderne seul pouvait faire cela: un moderne qui a tout vu, puisque le chemin de fer et l'automobile nous défendent d'être sédentaires; un moderne qui s'est attardé à Venise, qui adore le rococo du XVIIIe siècle, les panaches, les raccourcis, les draperies de Tiepolo; un moderne qui est souvent passé sous les plafonds de Delacroix et fut hanté par la noblesse de J.-F. Millet.
Voici des noms pour faire plaisir à ceux qui en demandent; mais ces noms risqueraient d'égarer, plutôt qu'ils n'instruiraient le lecteur retenu loin du Salon d'Automne.—L'œuvre de M. Sert ne ressemble pas plus à Tiepolo ni à Michel-Ange, que les femmes d'Anglada à des Parisiennes, ou les modèles de Zuloaga à ceux de Goya—et sa technique est toute moderne, comme celle de ces derniers, mais bien plus saine. Cette technique, elle fut l'objet de ses recherches les plus douloureuses, et il ne pouvait en être autrement. En effet, songez aux difficultés qu'offre à un jeune homme de ce siècle-ci, l'exécution d'un travail si en dehors de tout ce que nous semblons appelés à faire, et pour quoi rien ne nous a préparés dans notre superficielle et incomplète éducation. La fresque? Il ne pouvait y songer pour plusieurs raisons. La détrempe? Elle n'a pas de solidité. Il fallait donc se résoudre à accepter la peinture à l'huile. Mais alors, quelle matière, quelle exécution? Entre cet «Esperanto» que l'on enseigne couramment dans les écoles, à l'usage des gens honorés d'une commande officielle; entre le lavis d'un Besnard et les taches délicates d'un Vuillard, il s'agissait de trouver une pâte robuste et malléable à la fois, bonne à étaler sur les centaines de mètres carrés d'une toile peinte ici, et marouflée à Vich. Les expériences ont coûté beaucoup de sacrifices, mais il est à peu près certain maintenant que l'effet au total sera excellent.