Un grand peintre n'a pas, nécessairement, une culture universelle; il lui manque le temps de se la donner, et son génie devine ce que les autres apprennent. Si Fantin, dans la retraite qu'il avait choisie, fut au courant des faits et gestes de chacun, des «potins» de Paris, il n'est de grands problèmes auxquels il soit resté étranger. S'il sortait à peine de chez lui, son information et sa culture étaient sans cesse entretenues par ses «fidèles», par les revues et les livres qu'on lui prêtait. Il supporta même certain niais fatigant et trop empressé, à cause «des nouvelles» que lui apportait ce rat de coulisses et de salles de rédaction. M. Chéramy, l'avoué, se faisait l'écho du boulevard, de l'Opéra; chaque ami correspondait à une spécialité, répondait à un besoin.
Parmi les plus assidus de la rue des Beaux-Arts, fut mon très cher Edmond Maître, cet homme pâle et maigre qui écoute Chabrier au premier plan du tableau Autour du Piano et que l'on voit dans un coin de l'Atelier aux Batignolles. Je ne puis séparer de celui de Fantin, le nom de cet homme d'élite qui fut trop orgueilleux ou trop modeste pour rien signer, et se borna à fréquenter les meilleurs d'entre les peintres, les musiciens, les poètes, les philosophes de son temps, et qui était consulté par eux. Pour avoir un avis, un éloge de lui, que n'eût-on donné? Cet admirable esprit avait parcouru tous les domaines de la connaissance. Il se contenta d'être un amateur et un dilettante et avait tellement joui par l'exercice de sa pensée, et sa mémoire était si riche, que, presque aveugle, il nous disait peu avant de mourir:
«Je voudrais que cela n'eût pas de fin, tant je me divertis de mes souvenirs.»
Ce prophète est mort trop tôt; pendant vingt-cinq ans je l'entendis prononcer des jugements sur les favoris et les dédaignés de l'art et de la littérature: nul ne s'est prouvé faux par la suite. Edmond Maître était le goût et l'intelligence mêmes; infaillible comme son ami Baudelaire.
De la rue de Seine, où il demeurait, il se rendait souvent chez son voisin, et celui-ci avait beaucoup profité des conversations si variées, si solides, des vastes lectures d'Edmond Maître, son universel dictionnaire, son bibliothécaire, l'intermédiaire entre le monde extérieur et la maison de la rue des Beaux-Arts, qui devenait de plus en plus ombrageuse. Pendant ses dix dernières années, Fantin ne pouvait se décider à aller entendre, au théâtre ou au concert, les chefs-d'œuvre auxquels il était le plus sensible, et je me rappelle que, lors d'une reprise des Troyens, place du Châtelet, malgré son désir de voir un opéra qu'il chérissait entre tous, les billets pris, il ne se décida pas à traverser la Seine, le soir. La nuit, le froid, la chaleur, la foule, tout le troublait, dans la perspective de cette sortie inusitée. De plus, l'état nerveux, la sensibilité de Fantin le rendaient positivement malade, quand il éprouvait une violente émotion d'art. Certaine musique le faisait pleurer, lui causait des crises de nerfs.
Il ne connut donc ses ouvrages favoris que par la lecture, le piano, ou par des reproductions, si c'étaient des œuvres plastiques. L'Italie, la Hollande, l'Allemagne étaient trop loin, et le chemin de fer trop dangereux pour tenter un voyage. A part Londres et Bayreuth—où il était allé en 1875, pour les fêtes inaugurales,—Fantin s'était résigné à ne rien voir de ce à quoi il songeait sans cesse, de ce qui stimulait sa production quotidienne.
Les petites toiles qu'il empâtait, grattait, glaçait au médium Roberson, étagées par deux et trois, l'une au-dessus de l'autre sur son chevalet, sont comme les dialogues tenus par Fantin avec ses auteurs de dilection. Il finit par prendre un tel goût pour ce travail de solitaire, qu'à la longue, il se persuada qu'il y mettait l'essentiel, et renonça à «la nature». Obstiné comme il était, ayant la sensation d'une sorte de réserve du public et des artistes, quant à ses œuvres d'imagination pure, il se rebiffa et ne consentit plus à rien exposer, qui fût pris sur le vif. Il donna encore un tour de clef, et sa porte ne s'ouvrit plus que devant le marchand de tableaux Templaer et les quatre ou cinq habitués du lundi.
Ce soir-là, de tradition, était consacré à ces «fidèles», pour qui Fantin sortait lui-même commander un bon plat chez Chiboust, ou l'un de ces gâteaux de Quillet, dont il était friand, mais qu'il redoutait comme tant de choses. Edmond Maître me racontait les rites invariables de ces réunions hebdomadaires, intimes et pourtant cérémonieuses, et je me souviens du rôle muet de deux dames qu'il y rencontrait une fois la semaine, qu'il reconduisit vingt ans de suite à l'omnibus vers neuf heures et demie, et dont, par discrétion, il ne demanda jamais le nom ni la condition. Fantin remettait à l'une d'elles le journal le Temps, au moyen duquel il prenait soin de distraire la respectable femme, tandis que s'échangeaient, entre les autres, des propos auxquels cette comparse ne faisait jamais allusion et qu'elle ne paraissait point entendre.
Ce Parisien de Paris, attaché à tout ce qui est de Paris, ce prototype du Français dénigrait la France, la disait pourrie, appelait de ses vœux une «bonne correction», lui qui eût tant souffert de voir son quartier envahi, comme il commençait de l'être par les étrangers. Il devait aussi se préoccuper du malentendu sur quoi était fondé son succès; il occupait une de ces positions fausses que l'on tâche de ne pas voir soi-même, mais dont un nerveux finit par être incommodé. Il était tour à tour fier et vexé des louanges qu'il recevait dans des découpures de la presse, sous des signatures alarmantes. S'il lui avait été possible de siéger sous la coupole, tout en raillant les membres de l'Institut! L'épée pacifique qui bat les pans de l'habit vert, lui semblait être une arme appropriée pour un artiste, dût-il en marchant s'y prendre les jambes. L'énergie lui manquait pour avouer que le Palais Mazarin n'est point un lieu à dédaigner. Il raillait et désirait.
Il fallait connaître Fantin à fond pour jouir de sa société. Les contradictions de son esprit réjouissaient ses amis et rendaient sa société impraticable pour les autres. Il y avait d'ailleurs en lui deux personnes destinées à ne jamais s'accorder entre elles, comme il y avait deux peintres qui luttaient entre eux.