Il sera tenu pour «un initiateur», surtout pour n'avoir pas cherché à rendre en peinture la troisième dimension… On ne veut plus de la troisième dimension dans la représentation des objets sur une surface verticale… Ingres sera loué par «l'avant-garde» pour son sens de la déformation.

M. Bernard Berenson, historien américain de l'art italien, dans un brillant morceau sur «Raphaël, aboutissant de la Renaissance», ne dénie-t-il pas à Raphaël «le génie»? A côté de Michel-Ange et de Paul Cézanne,—favoris en 1911,—M. Ingres est «assis» de force par nos théoriciens. Est-ce donc pour les raisons qu'en donnent les plus audacieux «déformistes», que, l'œuvre de M. Ingres est si «important»[13]?

[13] «Important»—comme tant d'autres mots que je souligne sont dans le jargon du jour. M. Druet l'emploie, dans son magasin, comme ses prédécesseurs le mot «amusant»—au temps où la peinture s'achetait dans la rue Laffitte.

Il faudrait, en faisant le tour des galeries Georges Petit, commencer par le torse d'homme qui obtint le prix «de la demi-figure peinte» à l'École des Beaux-Arts de Paris en 1800. Ce torse explique l'œuvre entier du maître. Un élève, presque un enfant, en 1800, a vu ainsi, et rendu avec cette noblesse, ce scrupule, un modèle d'atelier. Pas le moindre trompe-l'œil; point de bitume, aucune trace de l'enseignement en faveur chez David. Regardons cette «académie» de rapin, car cet écolier sera l'auteur des portraits de Mme de Sénonnes et de M. Bertin, de l'Hémicycle et de l'Age d'or. Attardons-nous devant ces innombrables petits cadres de dessins,—têtes ou «nus». Ingres est transporté d'une frénésie sacrée dès qu'il est en face de la nature, mais il ne donne pas un coup de crayon sans se référer à l'antique, à Raphaël; il est de Florence et de Rome. Voyez deux paysages minuscules de la Ville Éternelle: deux Fra Angelico modernes. Un dessin, étude de femme nue pour cet Age d'or qui est à Dampierre: la réalisation, tout ingénue, de ce que Puvis de Chavannes a poursuivi sans jamais l'atteindre. Ne laissez passer aucun des portraits à la mine de plomb qui vont de 1797 à 1840, surtout! Car ce sont les tours de force d'un virtuose à la Paganini, et qui aurait l'âme d'un Holbein.

Il faut se placer au milieu de la grande salle, de façon à voir d'ensemble tous tes panneaux: puis comparer le portrait de la Duchesse de Broglie (1853) à celui de Madame de Sénonnes, ou à la Vicomtesse de Tournon (1812); le Bartolini (Florence, 1820), au Comte Molé (1834). Le sculpteur, avec ses tons chauds, la matière grasse de ses chairs, de son habit, des breloques pendues à sa chaîne, est traité comme un étourdissant morceau de nature morte, où la rigidité de la forme cernée ne nuit point à la puissance évocatrice de la physionomie. Le comte Molé, au contraire, lisse et comme en toile cirée, est par endroits d'un modelé creux; sa main exagérément «écorchée», comme une pièce anatomique, se tend en avant… L'harmonie serait terne et ennuyeuse, sans ce surprenant fauteuil de damas amarante et vert, qu'aurait pu peindre Van Eyck; ce meuble assez banal, joue dans tout ce gris-olive, le rôle d'une verrière dans la nef d'une cathédrale.

Ce portrait du Duc d'Orléans, fils de Louis-Philippe, fait qu'on oublie les lithographies et autres documents sur la famille royale de France. Du type si falot, si édulcoré de ce prince blond, aux yeux vagues, qui dans ses habits civils était un dandy à la manière anglaise de 1830, voilà ce que M. Ingres a fait: un Alcibiade, un prince Charmant et plein de majesté dans son froid uniforme, la tête prise dans un carcan. Le génie du portraitiste a su donner à un bras, à un gant, à un pantalon, la majesté, et par le même prestige d'interprétation qui fait du Fifre de Manet une figure aussi noble qu'un Masaccio: par le dessin.

Ces ors, dont pas un détail de passementerie n'est omis, sembleraient fastidieux, n'était leur mystérieuse «enveloppe», et l'on ne supporterait pas ce drap rouge, les bandes noires du pantalon, si Ingres ne modelait les vêtements comme à la fresque. Le fond lie-de-vin, si bien harmonisé, est de la même exécution, et au même plan que la figure, et néanmoins tout imprégné d'atmosphère; oh! ce motif d'or vert, comme les volutes des cheveux calamistrés du Prince! M. Ingres fait d'une gravure de mode quelque chose comme une statue d'Antinoüs.

Dirigeons-nous, en sortant, vers le portrait de la seconde madame Ingres,—peint alors que l'artiste avait soixante-dix neuf ans!—Le plus rebutant de tous, à première vue, mais qui vous fera vite penser à Vermeer, pour la franchise de la couleur. De même, avec la Duchesse de Broglie dont la robe bleu acide, donnerait l'idée de ce qu'était le Linge de Manet, quand il fut exposé pour la première fois.

Un doyen de la critique d'art envoyé par un journal officiel de Londres, pour prendre le «rythme» de Paris au Salon des Indépendants, m'avoua en s'en retournant après une visite qui ne l'avait point rajeuni: «Je suis passé à la Galerie de la rue de Sèze… quel malheur que votre Ingres ait, à ce point, manqué de goût!»

Pour conclure, il suffirait peut-être d'affirmer le contraire. Mais que vaut une affirmation, en matière d'art? Ce que vaut le critique.