Blanche et rose, Nice rendue à elle-même, lave ses fards, redevient la contadine au fichu bariolé…
Retour.—Nous repassâmes par Nice; avons longé la mer. Un court orage humecta l'atmosphère, lavant toute la poussière qui poudrait la route. Dans l'écume des vagues, joujou de sportsman, qui a des prétentions belliqueuses pour des combats à la Wells, un hydravion s'exerçait!
Quand nous parvînmes à Cagnes, le soleil avait reparu dans un ciel de turquoise pâlie, claironnant la fin de la journée; comme il était tard, j'osais à peine m'arrêter pour saluer Renoir; mais j'aurais un remords, venu si près, de n'entrer pas. Comment le trouverais-je, après tant d'années, le bon conseiller de mes débuts, l'ami, l'encourageant ami dont l'indulgence à mon zèle obtint de mes parents que je fisse de la peinture, sans plus d'entraves? Il est peu de peintres pour l'œuvre de qui j'aie eu, d'abord, plus d'admiration, puis des doutes plus cruels, de nouveau une admiration un peu inquiète, sans toujours me départir d'une certaine gêne.
Il faut prendre Renoir comme un bloc et ne jamais le discuter, ni l'analyser, dès que le sortilège du coloriste vous a conquis. Jeune homme, je dus subir ce charme et cette puissance, peu soucieux de la forme ronde, molle, flottante, qu'il emprisonnait dans de l'émail, ou tricotait avec des bouts de soie et de laine. J'assistais à ses recherches successives d'exécution.
La première fois que je le vis peindre, c'était à Berneval-sur-Mer, près de ce château de Normandie où M. Paul Bérard lui donnait, chaque saison, l'hospitalité. Il faisait poser des enfants de pêcheurs, en plein air; de ces blondins à la peau rose, mais hâlée, qui ont l'air de petits norvégiens. Il décorait, cette année-là, des panneaux de la salle à manger de Wargemont et avait entrepris une série de fleurs, des géraniums surtout, dans des bassines de cuivre; tantôt, pour se délasser, il faisait du paysage: alors un travail singulier, comme d'un pastelliste, des hachures, du treillis multicolore, où les laques envahissaient les bleus et les verts «de la confiture de groseille», disait-on, mais le temps a fondu déjà en une seule surface riche et unie, d'indiscrètes couleurs dont Renoir savait, apparemment, qu'elles se soumettraient plus tard à leurs voisines.
Le visage de Renoir était déjà ravagé, creux, plissé, les poils de sa barbe clairsemés, et deux petits yeux clignotants brillaient, humides, sous des sourcils que cette broussaille ne parvenait à rendre moins doux et moins bons. Son parler était d'un ouvrier parisien, qui grasseye et traîne; chaque phrase était accompagnée d'un geste nerveux: il frottait, par deux fois, son nez avec l'index, son coude appuyé sur l'un de ses genoux qu'il avait toujours, dès qu'il était assis, croisés; son corps en boule, et voûté par habitude de se pencher vers le chevalet. Renoir, pétrisseur de la chair féminine, caresse la toile, comme cette chair même; fleurs, ciels, arbres, fruits, tout est pour lui sujet à colloques amoureux, prétexte à satisfaire sa violente sensualité païenne.
«Un sein, c'est rond, c'est chaud! Si Dieu n'avait créé la gorge de la femme, je ne sais si j'aurais été peintre!»—a-t-il dit.
La nature lui offre des tentations très prosaïques du gourmand. Les Parisiennes, ses modèles d'élection, trottins, blanchisseuses, modistes, flore mousseuse du ruisseau faubourien, sont, dans son œuvre, comme des pêches, des pommes et des cerises en une corbeille de fine sparterie; il tresse des guirlandes de pivoines pâles ou cramoisies, il souffle et en gonfle les pétales,—en ajoute même, tant il a de plaisir à ce jeu,—jusqu'aux proportions d'énormes choux; des ondes colorées, de plus en plus vibrantes, autour du ton central qu'il jette comme une pierre dans l'eau, propagent jusqu'au cadre des cercles mouvants.
Vous niez Renoir dessinateur? Sans doute, Olive, son dessin n'est pas une ossature, mais un vêtement bigarré, que son pinceau amplifie quitte à trahir le corps. Si le corps est nu, la forme est le plus souvent magnifique de santé, débordante de plénitude et l'idéal même du grand amant toujours inassouvi. Plus il se développe, plus Renoir renforce et nourrit ses volumes, jusqu'à souvent atteindre l'équilibre d'un bas-relief antique. Entre la Grèce et le XVIIIe siècle français, il bâtit un temple où, après ses douze lustres de joyeux labeur, il installera sa Déesse. Pygmalion frémit devant son idéal incarné: une Aphrodite qui est à lui:—la Vénus des bords de la Seine.
Son tableau les Baigneuses, que j'ai le bonheur de posséder (1889), marque la fin de la libre course dans les Bougivals et les Argenteuils, annonce, malgré sa sécheresse, si exceptionnelle dans l'œuvre de Renoir, de nouvelles tendances vers le style. Ces Baigneuses inspirées, comme l'on sait, par une sculpture de Coysevox, sur une fontaine de Versailles, se placent juste à mi-chemin, entre les fêtes ensoleillées du Moulin de la Galette et les Panathénées du village de Cagnes.