Comment remercier ces êtres magnifiques, énergiques et enthousiastes, pour la leçon qu'ils nous donnent? La maladie ne compte, pour qui porte en son cœur cette foi, cet amour d'adolescent. L'art a vaincu la souffrance ou l'ignore. Les yeux du septuagénaire de Provence, sont encore les mêmes que ceux du Renoir de Berneval. Il n'y a plus que ces yeux dans ce visage immatérialisé, ils sont exquis de bonté, et tels que des primevères dans un pré dénudé par le gel.

Renoir ordonne qu'on me fasse passer par l'atelier; je prends congé.

C'est cette main, noueuse comme un bois de poirier mort (je la touche, mais elle ne pourrait serrer la mienne), qui emmanchée d'une brosse qu'une courroie attache au bras droit, évoque des théophanies, donne un nouveau galbe au jeune Anacharsis, coupe la ceinture des bacchantes et dévoile le sein des Hélènes.

Dans des casiers de bois blanc, les châssis se pressent l'un contre l'autre, des douzaines de toiles attendues à Paris. Pour chacune, le maître, aidé de collaborateurs bénévoles, recommence l'exercice indescriptible d'une séance d'après le modèle. Quelqu'un lève, l'autre baisse le chevalet, on le pousse à droite, à gauche, selon l'ordre du maître, pour économiser les mouvements et les cris de douleur. Chaque fois que le pinceau doit être rechargé sur la palette, c'est un travail, comme de soulever une pierre. Mais l'œuvre s'achève, blonde, sereine, robuste. L'esprit a triomphé de la matière.

Que n'ai-je osé, vous emmenant avec moi, chère Olive, vous donner la réconfortante vue de ces choses, de la patriarcale existence d'un artiste déjà installé dans la gloire!

Dans la salle, des hommes, des jeunes filles; ces gens semblaient attendre là pour servir, surveiller, aider le Patron. Des élèves, des admirateurs? On ne sait qui sont ces satellites; maîtres et domestiques, enfants et adultes, sont là pour lui, chacun joue son rôle utile et anonyme.

Et nous ne pûmes retrouver votre chauffeur, Olive, car le vin du cru à pleins verres était versé dans la cuisine; la villa de Cagnes est une bonne halte.

Rentrons! Après-demain, je serai à Paris; vous reprendrez vos visites aux bric-à-brac de Toulon; vous achèterez des Vuillemancin. Nous nous écrirons.

AVRIL 1914.

NOTES SUR LA PEINTURE MODERNE
(A PROPOS DE LA COLLECTION ROUART[15])
DEGAS.—Revue de Paris, 1913.