CHAPITRE NEUVIÈME
Novembre était décidément pour Riquet un mois à marquer d'une pierre blanche. En effet le 15 novembre 1666, il commençait les terrassements de son canal, et le 17 novembre 1667 avait lieu la cérémonie de la bénédiction solennelle de la première écluse. Le soleil, ce matin-là, s'était levé resplendissant sur Toulouse. Quoiqu'on fut à la fin de l'automne, le ciel était d'un bleu intense, particulier à ce beau climat.
Des bourgeois suivis de leur famille, des ouvriers endimanchés sortaient en hâte de leurs maisons, se pressant, s'agitant; il s'agissait d'être bien placé pour jouir de la cérémonie qui allait avoir lieu.
Aux portes de la ville, six mille ouvriers rassemblés en bon ordre par atelier, sous la conduite de leurs chefs respectifs, se massaient en cortège, tambours et tambourins en tête.
Parées elles aussi de leurs pauvres atours, les femmes employées aux travaux accouraient et se groupaient.
Les unes portaient le foulard aux nuances claires, noué en turban sur la tête; les ouvrières venues des villages de la plaine, le grand chapeau de feutre, et les montagnardes, la capuche noire ou brune tombant de la tête aux pieds et les enveloppant en entier.
Elles étaient toutes ou presque toutes pieds nus, un petit jupon court, rouge ou marron, descendant à mi-jambes en gros plis raides, et le buste serré dans un casaquin de couleurs vives.
A chacune, un chef d'atelier distribuait double paie et un rameau d'olivier ou de laurier.
Cependant, auprès de l'écluse même l'affluence était énorme. Tout le monde voulait voir de près. Les beaux parleurs de la foule donnaient des explications sur l'écluse, à faire bondir Pierre comme si un taon l'eut piqué. Ce n'était qu'à grand peine que ce brave Pierre, l'homme indispensable de Riquet, comme celui-ci le nommait en riant, parvenait, aidé de quelques ouvriers, à éloigner la foule qui envahissait l'espace réservé: aussi salua-t-il avec plaisir le renfort de gardes que lui amena François Andréossy. Il distribua ses hommes en rangs pressés assez loin de l'écluse. Aux grognements des curieux, il répondait: